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Je m’appelle D

samedi 6 février 2016, par Séverine Capeille


Dans la vie, il y a ceux dont le physique ne se transforme pratiquement pas, à part quelques rides et des cheveux blancs par-ci par-là. On les rencontre par hasard après quelques années et, les yeux écarquillés, on s’exclame « tu n’as pas changé ! » en s’étonnant de sincèrement le penser. Et puis, il y a les autres. Ceux qui, dans une seule existence, prennent plusieurs visages ; ceux qui changent de corps comme de chemise, et qu’on ne reconnait plus quand on les croise dans la rue. Je fais partie de cette deuxième catégorie. Pour vous donner une idée, mon apparence actuelle est aussi éloignée de celle de mon enfance que le fond marin l’est de la voûte céleste. Car depuis l’alphabet proto-sinaïtique qui me représentait comme un poisson, j’ai fait beaucoup de chemin, jusqu’à devenir une très jolie demi-lune. J’aime me voir ainsi. Une demi-lune qui joue à cache-cache derrière la montagne. Je ne me reconnais pas dans les propos de mes interlocuteurs quand ils disent que j’ai pris du ventre. C’est généralement ce qu’ils remarquent en premier. « Tu as pris du ventre, dis donc ! », s’exclament-ils en m’adressant une petite tape dans la panse et un clin d’œil complice. J’ai envie de les étrangler. Surtout quand ils se permettent de m’affubler, par-dessus le marché, de ce ridicule surnom qu’on obtient en répétant deux fois mon son. C’est tellement loin de ma finesse et de ma personnalité. Je préfère les ignorer. Mes nuits sont plus belles que leurs journées. Je reste, la tête dans les étoiles, à cent mille lieues (ou plus précisément à 384 400 kilomètres) de leurs jugements erronés et de leurs sournoises réflexions. Je pense à tous ceux qui accrochent leurs rêves à mon étincelante silhouette ; qui font des serments les yeux perdus dans ma lumière ; qui interrogent le Destin, la main serrée dans celle d’un être cher. Et puis, j’aime jouer à cache-cache avec le soleil. Je m’isole et me mets à compter : un, deux, trois… SO’… Et quand je crois enfin pouvoir le choper à un détour de la Terre, il en profite toujours pour s’éclipser ! Je pense que c’est justement ce qui m’attire chez lui ; cette façon de me fuir, de me faire tourner en bourrique comme un satellite incontrôlé. Tout nous oppose et pourtant je sens… comment dire ?, une incroyable attractivité. J’aimerais qu’on puisse se rapprocher. J’ai même pensé à lui donner un rendez-vous mais j’ai peur de sombrer dans des clichés. Ce matin encore, tandis que je me lamentais de ne pouvoir lier des liens plus étroits avec ce flamboyant effronté, j’ai demandé conseil à mon ami Pierrot, accompagné d’un étrange Petit Prince qui s’était égaré. Les deux ont été unanimes : ils prétendent que les jeux de cache-cache ne peuvent mener qu’aux Echecs. Ils me suggèrent d’envisager une partie de Dés.

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