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Merde, et si le monde moderne me rendait houellebecquienne ?

jeudi 30 janvier 2003, par Séverine Capeille

Ca y est, j’ai dû passer un cap. Je crois que je suis devenue adulte. Juste au moment où je ne m’y attendais plus, où je n’étais plus sur mes gardes, résignée à faire partie de ceux qui savent vieillir avant de mûrir. Je ne m’étais pas sentie adulte à 18 ans quand tout le monde me répétait que j’étais dorénavant « majeure », ni quand j’avais commencé à relever ma propre boite aux lettres et encore moins pour le paiement de mes premières factures. Mais là, ça y est : je ne comprends plus les ados, c’est le signe fatal, la preuve indubitable. Quand un ami prof de SVT (Science et Vie de la Terre) m’explique les anecdotes cocasses ou tragiques qu’il peut relever lors de ses cours sur la sexualité, je me dis que le fossé est tracé, que je suis maintenant de l’autre côté.

Car quand on est adulte, rien ne nous étonne plus. Ni la Britney Spear en tenue sexy prônant la virginité avant le mariage, ni la fabuleuse Madonna dont la petite culotte n’intéresse plus que certains collectionneurs. Nous avons cet œil blasé que nous détestions, enfants, chez nos grands-parents (avec, pour les trentenaires comme moi, deux générations d’avance : cela fait partie du progrès).

Les "Loana" sont dans toutes les baignoires, fières de pouvoir affirmer qu’elles sont maîtresses de leurs corps, les "Rintintin" sont dépassés, et certains Houellebecq savent en profiter. Non, nous ne leur jetterons pas la pierre, Pierre ! Certes, non ! Mais qui sont les coupables ? Une enquête mérite toute notre attention... nous cherchons. Finalement nous concluons à la sauvette : pas de coupables, mais tous responsables ! Ah ! Un peu de philo : je sens que nos amis ados vont bientôt brandir des pancartes de manifestation ! Pas de beaux discours, diront-ils ! On ne nous la fait pas à nous ! On a vu les clips vidéos et tout ce que l’on veut, c’est une belle bagnole et des meufs/keums dedans ! Que répondre devant de tels arguments ? Certains téméraires (dont je fais partie) oseront prononcer du bout des lèvres un "et la tendresse bordel ?" mais le public est déjà parti mater le dernier film de Snoop.

Tragédie moderne des gangsters de l’amour. Je vais écrire du rap ! On parle de plaisir. Certes, le terme mérite d’être cité. J’objecterai cependant que le plaisir, pour perdurer, doit être limité. C’est là tout son paradoxe. Le plaisir à outrance n’est plus du plaisir. Il fricote avec le délire pour aboutir au besoin, jamais au désir. Ne nous y trompons pas : le désir est le moteur du plaisir, pas le contraire ! Maintenant la question cruciale : mais d’où vient le désir bordel ? Deux possibilités s’opposent sans s’exclurent : 1/ le désir vient d’un attrait physique et 2/ le désir vient d’un attrait intellectuel. Prenons le 1 et le 2, secouons bien fort, et nos arrivons à une alchimie sexo-cérébrale d’une infinie rareté et dont le mythe perdure grâce à Disney. Mais je m’égare... Quoique... je me demande si Disney n’est pas le vrai coupable de toute cette sombre affaire... N’est ce pas monstrueux toutes ces belles au bois dormant, cendrillons, blanches neiges qui n’ont pas même besoin d’exploser leur pouvoir d’achat dans une tenue affriolante pour amadouer la bête ? N’est-il pas inhumain de faire croire que la bête puisse devenir un prince ?

Quelles sources de déceptions, de part et d’autres. Tarzan rate une liane et s’explose sur l’ego masculin que son papa avait scrupuleusement édifié pour lui, Jane se noie dans sa baignoire dans un grand "plouf" inesthétique. Il n’y a plus de guerre des sexes, le sexe s’en va en guerre. La scission originelle qui opposait bêtement l’homme et la femme est désuète. La reconnaissance des clans est ailleurs : frustrés contre libérés, fidèles contre infidèles (ouvrant de nombreuses perspectives sur la fidélité de certains à l’infidélité même, mais abrégeons !). Le cri de tarzan fait frémir. Jane n’y voit plus le symbole d’une puissance qu’elle admirait mais le râle furieux d’une chute incontrôlée. Les singes reproduisent le schéma, à force d’images dans les médias. Le mâle tente de taper sur sa poitrine, dans un dernier élan bestial de supériorité, mais la guenon s’esclaffe et pointe du doigt l’insolent devant ses copines.

Pauvre mâle incompris de toutes ces femelles à poil ! Pauvres guenons à vif, égratignées par les Disney et les séances d’épilation. Ils se regardent par miroirs interposés, pour ne pas se brûler, sentant le danger du reflet de leur vérité. Ils ont 15 ans, 20 ans, 30 ans et plus si affinités. Ils ont une farouche volonté de "gagner", et masquent tant bien que mal une pudique envie d’aimer qui pourrait leur nuire en société. Ils ont la même tristesse quand ils vont se coucher. Mais le lendemain, au petit matin... la guenon adolescente criera à son prof de SVT qu’elle est une femme libérée, le jeune gorille de cité affirmera qu’il est maître de sa sexualité en pelotant une dinde égarée, et tout pourra recommencer !

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