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Elle est moche.

Un texte écrit par Eloanne Lamauny

mardi 10 février 2015, par Le Collectif Sistoeurs


Elle est moche.

De près comme de loin : Elle est moche.
De jour comme de nuit : Elle est moche.

Je l’observe souvent, silencieuse…
Le constat reste le même : Elle est moche…

Je la connais depuis très longtemps,… peut être trop…
Depuis si longtemps que je ne me souviens pas de la première fois où je l’ai vue.

Peu importe.
Je l’ai toujours pensé et peux vous le dire avec certitude : Elle est moche.

Comment ne peuvent-ils pas s’en rendre compte ?
Qui ça « ils » … ?
TOUS !
J’entends dire d’elle qu’elle a « un charme fou », que son sourire « peut irradier une pièce », que ses yeux sont « d’une splendeur rare »…
Quelle bande de niais…
Le mot est faible…
Dans un langage qui n’est pas le mien mais certainement le sien, on appellerait ça du « foutage de gueule ». Elle qui incarne la vulgarité à la perfection.

Quoi qu’ils en disent, c’est un fait : Elle est moche.

J’entends dire d’elle qu’elle est intelligente, qu’elle est gentille, et tant d’autres qualités politiquement correctes. Certains bruits de couloir prétendent même qu’elle est exceptionnelle : un autre « ramassis de conneries » qu’on dit aux gens pour ne pas passer pour un monstre.
A choisir, je préfère être honnête que monstrueusement hypocrite.
Ils me donnent envie de vomir.

L’intelligence et la gentillesse ne rendent pas beaux : Elle est moche.

Deux solutions : soit ces gens sont atteints de cécité, soit d’une déficience mentale profonde.
Je les plains.
Je les hais.
Je la hais.

Les enfants étaient bien plus clairvoyants. Avec toute l’innocence enfantine, ils lui disaient : « tu es grosse et moche ». Tout un tas de surnoms venaient renforcer leurs propos. Plus ridicules les uns que les autres, ils n’en restaient pas moins objectifs.

Grosse et moche c’est bien ce qu’elle est.

Bébé, comme on dit à chaque nourrisson qui débarque sur cette planète nappé des fluides de sa mère, on a du l’inonder de : « qu’elle est beeeelle », avec le ton ridicule que les gens emploient habituellement.
Les gens, oui.
Mais pas moi.
Moins objectif que ça, vous pouvez toujours courir pour trouver.
A la naissance, un bébé peut être beau.
Pas elle.
Certainement pas elle.
Les gens s’obligent à mentir pour ne vexer personne. Quelle connerie.
Les oreilles décollées, la tronche grisâtre, la peau plissée : Description parfaite de Gollum. Point.

Petite, elle me racontait lorsqu’elle se regardait dans le miroir et se dégoutait. Elle se trouvait grosse et laide… Elle se voyait vraiment en quelques sortes. Ses moments où elle pleurait dans son lit. Sans doute durant des heures… Dur moment de lucidité.
J’aurais presque envie de dire « oh, la pauvre » ! Mais non.
C’était très douloureux pour elle. Je tentais de la rassurer, de la consoler, en vain…
Qu’est-ce qu’elle pouvait être pénible avec ça. C’était aussi lourd pour moi que lourd pour elle. Aussi lourd pour moi qu’elle n’est moche.
Qu’est-ce que ça pouvait bien me faire ? Hein ? Chacun sa merde ! Lui mentir était difficile. La politesse m’interdisait de lui dire « J’peux pas te piffrer, t’es trop moche ».
Cela aurait eu le mérite d’être honnête.
J’étais beaucoup trop jeune, je n’avais ni les armes ni les clés pour qu’elle ne souffre plus.
Et puis pour être bien claire, je m’en foutais.

Je ne pouvais rien pour elle ; elle était moche, et ça ne pouvait « passer ».

Depuis, les choses ont bien changé : les gens lui ont menti, elle y a cru. Elle a fait du mensonge des autres sa vérité. Sans doute pour se protéger de l’ignominie dans laquelle se trouvait son existence, car il est certain que si elle avait grandit en gardant en tête ce qui la rendait si triste petite, je ne pourrais parler d’elle au présent.

Dans le fond, ça m’aurait arrangé. Je n’aurais plus à supporter la cruauté de ces imbéciles. Je n’aurais plus à m’obliger à garder un air approbateur lorsqu’ils se foutent de sa gueule impunément. Plus à me forcer à sourire lorsqu’elle tente l’humour. Plus à acquiescer lorsqu’elle me demande si cette foutue robe qui la boudine lui va. Plus à mentir lorsqu’elle doute d’elle et qu’elle me demande de la rassurer.
Plus rien.
La paix.
Comment alors, en grandissant, ces enfants devenus adultes peuvent-ils ne plus être aussi clairvoyants et objectifs ? Quelle bande d’abrutis…

Elle est moche.

Comme dirait l’autre, moche elle était, moche elle est, moche (bien entendu) elle restera.
Les entendre parler d’elle en des termes aussi élogieux me révolte parfois… me révolte souvent…
Comment peuvent-ils lui mentir à ce point ? Ça m’agace. Ça m’énerve. Ça me fout les nerfs !
Comment peuvent-ils aimer ce qu’ils voient alors que tout ce que je vois d’elle est si détestable ?

C’est indéniable : Elle est moche.

Comment peut-on avoir un avis aussi différent sur quelque chose d’aussi rationnel ? Il n’y a pas à tergiverser des heures ! La vérité est là.

Elle est moche.

A priori, je ne suis pourtant pas entourée d’hypocrites ! Mon questionnement reste donc sans réponse… Je ne comprends pas qu’ils ne lui disent rien. Pire, je ne conçois pas qu’ils lui mentent en lui faisant croire le contraire.
Je les hais.

Elle est moche.

Lorsque je l’épie, que je scrute en détail son apparence, chaque parcelle de ce qu’elle dégage, le constat est sans appel.

Elle est moche.

Ses bourrelets, bien qu’utiles pour poser un plateau repas affalé sur le canapé, sont disgracieux au possible.
Ses yeux, bleu clair au milieu, plus foncés sur les contours, manquent clairement de naturel. (Je ris en silence lorsqu’on lui fait d’ailleurs remarquer que se sont des lentilles. L’espoir n’est pas perdu qu’un jour la vérité éclate quant à son évidente imposture).
Sa forte poitrine, bien que certainement très utile dans la fonction de ramasse miette (à l’occasion je lui demanderais), ne fait que renforcer cette horrible image de bibendum qu’elle dégage. Elle qui a peur de l’eau porte pourtant une bouée en permanence, à la différence près que cette bouée est composée de saindoux et d’huile de palme.
Son double menton qu’elle affiche ostensiblement, ses grains de beauté difformes et gonflés qui ne permettent pas de la regarder dans les yeux tant leur étrangeté attire l’attention, ses oreilles, disproportionnellement grandes et décollées, qu’elle essaie tant bien que mal de cacher sous des cheveux artificiellement bruns, longs et gras…
Quelle horreur…
Rien que de vous en parler, j’ai la nausée. Même son ventre dégueule hors de ses pantalons mal ajustés.

Elle est moche.

A sa place, je vivrais en ermite, cachée dans une grotte.
Infliger cette vision au commun des mortels est tout simplement innommable.
Le monde est suffisamment moche pour qu’on ne s’encombre pas de personnes comme Elle. Sa venue sur terre doit bien avoir une explication ! Sans doute pour que tout le monde se trouve beau à côté d’elle.

Elle qui est si moche.

Dans le fond je pense qu’elle le sait… Elle continue à mentir à tout le monde mais j’en suis certaine : elle le sait… Comment pourrait-elle ne pas le savoir ! Malgré sa manipulation certaine pour se faire passer pour ce qu’elle n’est pas, elle est sans nul doute très objective et consciente de la vérité. La petite fille qui sommeille en elle, que j’ai bien connu à l’époque, doit se réveiller parfois pour la ramener à la réalité qui est la sienne. Elle a appris, très certainement, à ruser pour ne pas être démasquée. Les renards ne viennent pas importuner les humains ; qu’elle fasse pareil.

Elle enlaidit ce monde qui ne devrait pas être le sien : Elle est moche.

Je lis parfois de la tristesse dans son regard… C’est court, c’est furtif, cela ne dure que quelques instants, au détour d’une discussion des plus érudites. C’est flagrant, elle est triste… Sans doute réfléchit-elle parfois à la manière la plus adaptée d’enlever son masque et de dévoiler la vérité au monde qui l’entoure. L’imposture ne pourra pas durer éternellement. Le poids du mensonge doit être lourd à porter ! « Pauvre petite »…
Je plaisante.

Elle est tellement moche.

Parfois j’aimerais être comme elle. La bonne blague. Mais ça doit être fort sympathique de vivre lorsqu’on n’a pas conscience de ce que l’on est vraiment, lorsqu’on n’a pas conscience de ce que les autres peuvent penser de soi…

J’ai perdu tout espoir d’un jour où les gens se rendraient compte et auraient la franchise de lui dire la vérité. Quelle belle brochette d’hypocrites finalement. Elle continuera donc certainement à vivre dans le mensonge le plus absolu. Le mensonge étant destructeur, elle périt certainement à petit feu mais je ne peux a priori rien pour elle…

Je vais essayer tout de même car dans le fond, cette destruction m’ennuie ; je la connais depuis si longtemps… Me retrouver en taule pour « non assistance à personne en danger », ça me ferait bien chier.
Je ne pourrais rester indéfiniment passive en la laissant dans cette situation de déni.
Lorsque cela se saura, qu’elle prendra pleinement conscience de ce qu’elle est, la chute sera rude. Très rude.

Je tenterais alors de trouver les mots pour guérir les maux de cette petite fille moche devenue grande.

Je vais donc continuer à veiller sur elle,
en la regardant dans le reflet de mon miroir.

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