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Le Mépris

dimanche 3 novembre 2013, par Sandrine Rotil-Tiefenbach

Parce qu’il a voulu lui éviter une marche sous canicule, et qu’il n’y avait qu’une place passager dans la voiture de l’hôte, l’homme laisse sa femme seule avec ce dernier. Quelques instants seulement.

Le Mépris naît d’une noirceur, en cela il est pur. Le désamour par Moravia pose le mystère de son envers. Un simple malentendu a suffit pour que deux vies basculent. A tort ou à raison, le Mépris puise sa nourriture dans le silence qu’il entretient. Toute résistance, quelle qu’elle soit, plutôt que de le fléchir un tant soit peu, au contraire le renforce et l’affirme.

Nous ne sommes en présence ni d’une bête sauvage comme la haine ni d’une débraillée colère et bien loin d’une demeurée comme la tristesse. Le Mépris est surréaliste. Il s’apparenterait plutôt à un comics en cape, sans la mèche au front. La balafre Indifférence (prononcer : 1différence) qui lui presse la carotide à la perpendiculaire s’est creusée au fond d’une certitude. La justesse est hors de cause. Dès lors, le rejet s’immacule. Sitôt né, le Mépris est invincible.

L’aimant/aimant retourné exerce son pouvoir de pôle négatif. Cette chair, fût-elle réelle ou fantasmée, n’est plus qu’intellectuelle, figure du loin. Ainsi troublée, plus rien ne pourra lui succéder, pas même un souvenir, sinon dénaturé, plat, jauni par la brûlure, friable sous sa cendre qu’on n’a pas pris la peine d’offrir au vent qui passe pour qu’il l’éparpille et qu’elle disparaisse à jamais. La question vient. Fallait-il, pour en arriver là, que nous ne soyons jamais partis que de rien ? Car l’appel du vide. Les saveurs du monde n’en sont plus. La langue s’est bloquée contre un palais froid. Le sexe et l’esprit qui s’ouvrent et qui bandent, s’ouvrent et bandent sur la mort. Non. La plus grande force humaine n’est pas engendrée par le cœur. Ôtez-lui une artère et faites confiance au Mépris. James Bond vous aura prévenu. Avec le Mépris, vous tomberez tous les miracles et accéderez au rang de magicien.

Commencez par la racine, vos familiers, vos cousines, vos sociaux. Cessez radicalement de communiquer. Votre patron s’énerve, Méprisez-le. Votre enfant rapporte des notes dégueulasses, Méprisez-le. Il rapporte des bonnes notes, Méprisez-le, il peut mieux faire. La boulangère est polie, récupérez votre monnaie et partez sans saluer. Un vieux est en train d’étouffer sous la fenêtre, ne faites rien, c’est la vie. Ne regardez plus la télé, toisez-là. Faites, en somme, exactement comme vous faites d’habitude avec le SDF de votre train matinal, mais avec tout le monde. Les catastrophes naturelles, artificielles, les Présidents des Républiques père fils petit fils ministres et pièces rapportées, les alcooliques violents, les femmes sous lin, sous cellophane, les enfants de guerre, les réformes pour et contre, gauche et droite, centre et diagonales, les consciences en un mot, Méprisez. C’est la seule façon pour vous de vous en sortir, la dernière résistance, votre ultime va-tout.

Taisez vos travaux de mémoire ainsi que ceux d’en face. Le Mépris ou le pouvoir de ne pas voir. Le seul, le vrai pouvoir. Pour l’humain, jusqu’ici fœtal, à partir d’ici naissant, ne retenez que ceci : le Siècle sera Méprisant ou ne sera pas.

Tenez-vous prêts, ça va être bon.

***

Publié pour la première fois sous le pseudonyme Fauve - 2003 - source : Hermaphrodite

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