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A l’ombre des grands chênes

Un texte écrit par Philippe Azar

mercredi 29 juin 2016, par Le Collectif Sistoeurs


Cela faisait bien deux semaines que je n’avais rien écrit de potable. Je me mettais devant la feuille et j’attendais que ça sorte. Des fois, les phrases coulaient toutes seules. Je ne sais pas d’où elles venaient, je n’ai jamais cherché à savoir. Je commençais gentiment à prendre mon rythme de croisière pour torcher ma petite nouvelle merdique pleine d’humanité et de trognes de monstres. J’avais au moins 5 ou 6 nouvelles qui se baladaient quelque part entre ma bite et les poils de mon cul et il fallait absolument que j’expulse toute cette merde pour en faire quelque chose d’agréable pour l’âme et les yeux, pour éviter d’y penser et d’y repenser, pour essayer de toucher les cœurs les plus introvertis, pour je ne sais pas quoi en vérité. Il fallait que je le fasse, c’est tout.
Il m’arrivait de chercher des poèmes, quelques fois, toujours au même endroit, bien entendu ; mais ils préféraient rester cachés. Ce n’était pas la période. Je n’ai, d’ailleurs, jamais réussi à comprendre pourquoi elle disparaissait cette grande conne.
Les phrases coulaient toujours à un rythme effréné. Une rivière d’or. J’étais Dieu. Je créais des mondes, faisais naître du néant le moindre enfoiré qui ne méritait pas de vivre, et je me payais le luxe de le rendre sympathique. J’ai toujours préféré raconter les enfoirés, les vies qui brûlent, les cris dans la nuit. La paix et la normalité m’ennuient considérablement. Je vivais mon frisson comme un million de crabes qui me grimpaient dans le dos et j’aimais ça. J’étais une femme, j’étais un arbre, j’étais l’ampoule qui pète au mauvais moment, j’étais une épluchure, une aile de papillon arraché d’un corps immaculé et qui tournoie dans un vide abyssal écorché par la lumière d’un rayon de soleil téméraire, je n’étais rien.
Et puis subitement, ma médiocrité reprenait le dessus avec la facilité d’une mouche qui se pose sur une joue. Il faut avoir de sacrées balloches quand on y pense, quand on fait la taille d’une mouche pour se poser sur une joue et emmerder celui qui se trouve derrière. C’est un peu comme aller botter le cul d’un porte-avion.
Mon moteur baissait de régime sans raison apparente. Impossible de maintenir la cadence et je continuais de ralentir. Je m’acharnais. Je ne me suis jamais résigné à rien. J’avais beau faire, je perdais le fil. J’enrageais. Je me traitais à toutes les sauces. Je laissais échapper cette impulsion qui me donnait parfois le premier mot, la dernière phrase, une image qui fracturait mon intérieur pour m’obséder jusqu’à l’épuisement et que je poursuivais jusqu’à en retranscrire la composition parfaite.
Ca m’a rappelé quand je faisais mumuse avec Marc Antoine. J’essayais de placer mes billes dans le milieu des théâtreux et j’étais persuadé, con comme j’étais (je le suis encore), qu’il suffisait d’être bon. Je découvrirais plus tard, en devenant un acteur adulte et donc bien au fait des réalités de ce monde, qu’il soit artistique ou pas, qu’il était irrémédiablement nécessaire de sucer des bites pour avoir son nom dans les petits papiers, des bons contacts. Et croyez-moi ce n’est pas qu’une image.
Denis l’avait bien compris. Quand je le préparais pour le conservatoire de PARIS, il se rendait bien compte qu’il ne savait pas aligner correctement 2 lignes de textes. Et je ne parle même pas d’univers du personnage, d’une quelconque méthode de jeu, de STANISLAVSKI ou d’actor studio. Non, non, on en restait au minimum : le rythme et la mémoire. Je ne savais pas comment lui dire. J’étais sérieusement emmerdé. Quand le jour J est arrivé, je l’ai accompagné à la rue BLANCHE et j’ai attendu avec lui pour le rattraper dans sa chute. Quand il est ressorti, il avait un large sourire, les yeux tout ronds et ses cheveux blonds tout hirsutes. J’ai pensé : « il s’est au moins sorti les boyaux, dans ces cas-là, la défaite est respectable ».
— Alors ? Je lui ai demandé.
— Alors ? Mais vous le savez depuis le début, répondit Denis. Denis vouvoyait tout le monde. Le tutoiement était d’une vulgarité incommensurable pour lui.
Il m’a alors pris subitement dans ses bras et m’a fait une grosse bise bien baveuse sur la joue. Denis était homo et ne pouvait pas s’empêcher de toucher.
— Putain ! Denis.
— Excusez- moi, je n’ai pas pu résister. Bien, comme vous vous en doutez, j’ai échoué.
— Pourquoi tu souris comme un imbécile heureux, alors ?
— Parce qu’en sortant de l’abattoir, j’ai eu un message sur mon portable qui va très certainement conditionner mon avenir d’acteur, même si je sais que je ne suis qu’un imposteur comparé à vous.
— T’as été appelé par KUBRICK ?
— Non par GODARD.
— Arrête de déconner.
— Pensez-vous que je sois assez doué pour vous mentir.
Denis ne mentait pas. Trois jours plus tard, il recevait le scénario de GODARD et pour un rôle principal, encore. Allez comprendre comment tourne le monde. Il n’y a jamais eu de logique, seulement des rendez-vous qui tardent toujours à arriver pour ceux qui les attendent.
Je reste persuadé que travailler le personnage de Marc Antoine m’a permis de dégrossir mon jeu, de trouver mon style, si vous voulez. On était à un mois de la première et je n’avais toujours pas trouvé complètement mon personnage. Je sentais d’instinct que je n’étais pas complètement juste. Je n’en dormais plus. Pour jouer : L’OURS de TCHEKOV, il fallait de la nuance dans le jeu pour ne pas barber le public. Parce que, voyez-vous, le personnage passait son temps à gueuler pendant plus d’une heure. Et personne n’a jamais payé pour entendre hurler pendant des heures pour nourrir un tant soit peu son âme. Mon jeu était grossier, il faut reconnaître. La metteuse en scène le savait, je le savais, c’est comme cela que j’ai fait connaissance avec Marc Antoine. La metteuse en scène pensait qu’il fallait que je m’écarte de mon personnage pour trouver la subtilité que je recherchais dans un autre personnage. Pendant plusieurs jours, je me focalisais sur le discours des funérailles de CESAR, celui dans lequel Marc Antoine, surveillé par Brutus, essaye de sauver sa peau tout en retournant le peuple contre Brutus, sans attirer la méfiance de Brutus. Je me suis dit qu’il avait dû jouer très serré le père Marco pour ne pas se faire déchirer la gueule par une flèche ou un coup de lance, parce qu’à cette époque, ils ne rigolaient pas. C’était donc là, dans ce texte, que la metteuse en scène voulait que je trouve la nuance que je poursuivais pour L’OURS. J’ai appris la scène très rapidement et j’ai commencé à la jouer en me faisant attacher les bras dans le dos. J’ai ensuite recommencé en ne libérant qu’une seule main et c’est là que la lumière des Dieux m’a transpercé. J’ai compris très rapidement qu’un seul geste, un geste totalement contraire à un mot, une intonation de voix, un rythme, une présence utilisée, pouvait apporter de l’épaisseur à un personnage très lisse et transmettre deux discours distincts aux spectateurs qui regardaient. Marc Antoine parlait de tout l’amour qu’il ressentait pour CESAR, de tout l’amour de CESAR pour le peuple. Marc Antoine, attendrissait le peuple, en hurlant, en pleurant et dès qu’il parlait de Brutus, même si ses mots étaient flatteurs ; il levait bien en avant son poing gauche, la main du cœur, pour focaliser l’attention du peuple sur ce poing, sur Brutus. Brutus n’était devenu qu’un poing, symbole d’oppression, d’inégalité, de peur. Marc Antoine sauvait sa peau, retournait le peuple contre Brutus et les conspirateurs, et finissait même par se taper CLEOPATRE. J’avais enfin trouvé. Un seul geste m’avait ouvert un espace de jeu infini. J’étais libre.
J’ai lu quelque part que BRANDO, lui- même, n’était pas satisfait de son jeu pour Marc Antoine. Après m’être sorti d’un tel blocage, je comprenais pourquoi. BRANDO avait joué Marc Antoine comme un vrai tribun, un professionnel de la politique. Marc Antoine était le héros du peuple et le fils spirituel de CESAR.
C’était un sportif qui brillait dans les arènes, qui passait son temps à boire du vin et à courir les putes, à vivre dans un univers superficiel. Son humanité était exacerbée. BRANDO, malgré son génie, en a fait un intellectuel bourgeois, alors que l’esprit de Marc Antoine tenait plus du boucher ou du charpentier. J’entends, aujourd’hui, que le chômage a augmenté de 0.3 %. Ce n’est pas beaucoup paraît-il. Je ne sais pas quoi en penser. Je n’ai pas réellement de point de comparaison. TYSON a- t-il gagné plus de combats qu’HOLLYFIELD ? On sait clairement répondre à la question. Il y a quelques mois, j’entendais également que la baisse du chômage de 0.3% (les puristes m’excuseront pour l’inexactitude de mon chiffre) était un phénomène exceptionnel de reprise économique. Je n’avais toujours pas de point de repère. Obligé de me fier à tout ce qu’on chie tous les jours dans les oreilles dès que je mets en marche une radio ou une télé. Dorénavant, j’ai décidé de m’amuser de toutes ces conneries. On s’amuse bien avec nous.
Il paraît que Hollande est favorable à la primaire, qu’Hitler est mort en Sibérie au début des années quatre-vingt, que Zidane s’est dopé durant sa dernière coupe du monde, que mon chien sait jouer du violon en ré mineur, que voter FN, c’est voter pour le peuple, que les Juifs ont menti après la guerre, que les nazis ne savaient pas, que les puissants ne font pas tout pour opprimer les plus faibles, que les hommes politiques sont là avant tout pour nous avant d’être là pour eux-mêmes, que les arabes sont tous des fanatiques, qu’ils n’y a pas de grands poètes méconnus, que ce texte ne sera jamais publié…………………………………………………
En attendant, j’ai écrit ça.

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