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Tant qu’il pleuvra à Paris

Un texte écrit par Philippe Azar

dimanche 5 juin 2016, par Le Collectif Sistoeurs


Quand ils sont venus le chercher, il paraît que pépé Fernand retournait la terre de l’un de ses champs avec une fourche. Les gendarmes étaient armés, mais n’étaient pas tout seuls. Les nazis avaient dépêché deux SS par sécurité pour accompagner les gendarmes. Il avait sa petite réputation, pépé Fernand. Une de celle qui vous fait claquer des dents quand on s’approche trop près. Bon, il paraît qu’il n’a pas résisté. Il a jeté sa fourche par dépit aux pieds des gendarmes qui tenaient des carabines. Les SS souriaient, paraît-il. Je n’y étais pas, mais je parie qu’il ne souriait pas, pépé Fernand. La haine devait lui dévorer les boyaux en même temps que la terreur de devoir abandonner ses cinq gosses à la misère.
Il y avait bien mémé Jacqueline, mais le cancer commençait sérieusement à s’accrocher à ses talons. Elle a fait ce qu’elle a pu pendant la guerre. C’était pas facile, une femme seule avec cinq gosses et à la campagne en plus. Ça fait grandir plus vite. Le nazisme comme accélérateur suprême de maturité.
Putain ! Mémé Jacqueline, elle a fait durer la maladie autant qu’elle en avait la force. A la fin de la guerre, quand pépé Fernand est rentré des camps avec quelques kilos en moins et une sérieuse envie de croquer à nouveau la vie avec les dents qu’il lui restait, elle s’est effacée gentiment comme une brise qui vous effleure à peine la main, une douce caresse. Je crois qu’elle était rassurée de ne pas abandonner ses enfants à une déchéance certaine. Elle pouvait enfin souffler.
Le vieux, il en avait des histoires à raconter sur les CHLEUS. Cinq ans, qu’il les avait pratiqués dans les camps à porter un pyjama rayé blanc et noir. Quand j’étais gosse, je fouillais dans les greniers et j’en ai retrouvé des cartes postales spéciales. Pépé Fernand posait sur toutes, un grand acteur. Il y en avait des cartons entiers avec les nazis dessus, le fusil en bandoulière, et tous les copains du vieux alignés et debout en pyjamas, le sourire forcé et les joues creuses. Quand je lui en parlais du haut de mes dix ans, il m’expliquait que c’était un camp de travail forcé, que c’était la guerre, qu’il me souhaitait de ne jamais connaître une pareille époque. A côté des cartons, il y avait aussi une canne en bois avec des bouts de métal qui transparaissaient par moment à travers le bois abîmé. La canne était doublée. Sous l’arrondi de la poignée, j’ai découvert, un jour, une molette camouflée. Une molette rabattable. J’ai questionné tout mon entourage à cette époque. Du haut de mes dix ans, tu parles, ça en faisait des choses qui se bousculaient dans ma tête toute neuve. Personne n’osait me répondre, me sortir la vérité crue. Et puis un jour, c’est le voisin qui s’est lâché.
— C’était un héros ton grand père, tu sais.
— Ah oui ? Mais c’est quoi cette canne avec ce bout qui dépasse.
— C’était une canne d’agent secret.
— AH BON ??? Je répondis les yeux gros des boulons.
— Oui….Ton grand père était résistant. Cette canne, c’était son arme. Au bout, il mettait de la poudre et quand il était en danger, il appuyait sur le bout qui dépasse et ça faisait comme un pistolet, tu comprends ?
Quand on disait une vérité à la campagne, on chuchotait toujours, des fois que les murs ou les perdreaux soient un peu trop intelligents pour comprendre des choses qui ne le regardaient pas.
Par la suite, j’ai compris que pépé Fernand en avait dégommé quelques-uns des fritz, comme ça, en douce, à la tombée de la nuit quand les gens faisaient des rêves de liberté ; et que c’est pour cela qu’ils l’avaient envoyé dans un camp de travail forcé. Ils n’avaient aucune preuve tangible, vous comprenez, mais il fallait le faire payer quand même ne serait-ce que pour les doutes qu’on avait à son sujet. Durant sa captivité, il me racontait qu’il avait tenté de s’évader deux fois. A chaque fois, il s’était fait reprendre au bout de trois jours. C’est les Allemandes qui l’avaient caché. Je n’ai jamais su ce qu’il leur était arrivé. J’avais bien mon idée, mais ça faisait de la peine au vieux de lui en parler, alors je questionnais pas. Par contre, pépé, lui, il avait eu droit à un régime spécial. Un personnalisé, si vous voyez ce que je veux dire. Ils avaient commencé par lui couper un bout d’oreille pour la laisser en pointe, et à sa deuxième tentative, il avait eu la chance de déneiger le camp à la main pendant plusieurs jours. De cette époque, il avait gardé des mains qui avaient triplé de volume ainsi qu’une haine solide des nazis qui ne l’avait jamais quitté. Cette haine, il n’était pas le seul à l’éprouver. Depuis la fin de la guerre, l’horreur était restée dans les mémoires. On en parlait à tous les coins de rue, fallait surtout pas oublier pour ça revienne en pire sur l’homme et la planète comme un boomerang en pleine poire. Parce que là, c’est sûr, il n’y aurait plus beaucoup de terre en place pour porter les pieds des quelques survivants, si ça recommençait comme en 40.
A la fin de sa vie, il se contentait de choses simples. Il faisait lui-même son vin. Il buvait son pernod à onze heures avec le facteur. Il avait un peu de mal avec le progrès. Pas de télé chez lui, juste la radio. Quand on entendait Jean Marie au journal, il ne supportait pas. Il se levait aussi sec et coupait le poste en faisant la grimace. La haine refaisait alors surface et il nous parlait de la guerre :
« Il m’avait bombardé coiffeur en chef dans le camp. Tu te rends compte, moi un paysan, coiffeur en chef ! Un jour, j’ai même coupé les cheveux à ROMMEL. A cette époque, on utilisait encore des grands rasoirs (il souriait, son œil pétillait)… J’aurais pu rentrer dans l’histoire, tu sais, mais je ne serais pas là, aujourd’hui, pour t’en parler. Si tu avais vu le ciel qu’il y avait à la libération. Je n’ai jamais vu un ciel aussi bleu. On avait l’impression qu’il allait nous écraser ».
Chaque fois qu’il parlait de la libération, ses yeux se remplissaient de larmes. Des yeux tout bleus pleins de vie, de rage et d’écume. Juste après, il se plongeait dans son journal et on se marrait ensemble. Je ne me souviens plus si c’était CHARLIE ou HARA KIRI qu’il lisait, en tout cas, il me montrait plein de dessins de femmes à barbes. Quelques fois, on voyait bien un téton qui dépassait et ça nous faisait marrer encore plus. C’est la gangrène qui l’a emporté. Il a lutté tout ce qu’il a pu, mais à la fin, il avait plus envie. La gangrène c’était son souvenir de la guerre, qu’il disait, rapport au fait qu’il avait déblayé toute la neige d’un camp de prisonnier à la main. C’était couru d’avance en somme. Tout ce qui était arrivé après n’avait été qu’un sursis vers une fin déjà dessinée.
C’est un peu ce qui se passe aujourd’hui avec le monde. Chacun sait que le système n’est pas bon, qu’il nous conduit tous à notre perte. L’égalité est devenue un vague souvenir ; mais qui s’en soucie vraiment. Aujourd’hui, on nous rabat la conscience avec l’Afrique, ne vous plaignez pas, vous verriez comment ça se passe là-bas, estimez-vous heureux. Qui a dit que l’on devait trouver normal ce qui se passe dans les pays pauvres ? Le tiers- monde est devenu la première justification des pays riches pour faire accepter la dictature à leurs peuples. « Il faudrait une révolution ou une bonne guerre » qu’ils disent tous avant de tirer les rideaux et de s’asseoir dans un fauteuil pour regarder le journal de 20 heures. Pendant ce temps, les migrants affluent, les camps se forment, les nazis prospèrent en Autriche, quel homme politique en a parlé ? Presque plus personne ne coupe le poste quand Jean Marie parle à la radio, ah oui ! Les grèves, faut que ça se termine vite, le foot vous pensez, il pleut à Paris : tout ça n’a pas d’importance, les centrales à l’arrêt, le peuple qui dit non, les manifestations, pas beaucoup d’Arabes dans l’équipe de France, il pleut à Paris, il pleut à Paris.

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