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La rumeur

samedi 22 mars 2014, par Stéphanie Braquehais



 Parce que l’enfant est mort.

 Parce que chaque nuit, elle rôde dans le village. On la retrouve le matin dans son lit les pieds maculés de terre.

 Parce que ses paupières ne se ferment jamais.

Les hommes formaient un cercle. Leurs iris étaient rougis par un désir impérieux. Celui de la vengeance. Chacun agrippait fermement une machette ou un bâton, armes indissociables de la patrouille visant à protéger la communauté contre les ennemis de l’intérieur.
Au centre, une femme agenouillée, les paumes dressées devant elle, en forme de supplique.
Cela faisait des semaines que la chasse avait été ouverte pour débusquer le coupable. Mauvaise récolte, épidémie de tuberculose, inondations, alors que la saison sèche n’était pas encore achevée. Des experts avaient été consultés. Le faiseur de pluie interprétait le moindre nuage, les paysans avaient acheté les semences les plus onéreuses, de nouvelles concoctions avaient été mises au point par le guérisseur. En vain. Les familles continuaient à être décimées, le fleuve à déborder de son lit, le sorgho à pourrir avant même de pousser.
Au départ, il n’eut que des murmures, de timides conjectures. Puis les chuchotements prirent de l’ampleur et se muèrent en conversations agitées. La rumeur résonnait tellement qu’elle finit par arriver aux oreilles des chefs qui, pour être tranquilles, donnèrent leur blanc-seing à la foule. Il lui appartiendrait de rendre justice elle-même. Ivres de ce pouvoir conféré par les plus hautes instances, de jeunes garçons s’organisèrent en unités opérationnelles pour traquer l’origine du mal. De maison en maison, ils interrogèrent. Passèrent au peigne fin la communauté. Quelqu’un avait détourné la bonne fortune et allait devoir payer.
Les témoins se présentèrent spontanément. Par centaines. Les soupçons se firent de plus en plus précis. Une sorcière avait été identifiée.
Une femme. Forcément.
On l’avait vue ramasser des ossements au cimetière, mélanger du sang à des plumes de corbeau, dormir avec un serpent, paralyser les gens qui lui serraient la main. Des voisins assuraient que, chaque soir, des chats se rassemblaient devant sa maison, émettant des miaulements similaires à des gémissements d’enfants. Face à une telle conformité d’opinions, les vérifications étaient inutiles. Les preuves s’accumulaient tellement, qu’il n’était plus la peine de les recouper.
En dépit des regards méfiants, des silences gênés, la femme ne changea rien à ses habitudes. Elle se rendait au marché tous les jours, empruntait le même trajet, n’accordait pas d’attention aux cailloux qui roulaient devant ses pieds. Ceux que les enfants, revenant de l’école, lui lançaient en ricanant.
Elle était vieille. Elle était pauvre. Elle vivait seule.
Elle se persuadait que ces accusations sans fondement finiraient par s’évaporer. Elle ne s’était jamais mariée, n’avait pas eu d’enfants, évitait de se mêler aux affaires de la cité. Elle sentait bien que cette manière de se couper du monde suscitait inquiétude et appréhension. Elle n’avait jamais eu recours à des forces maléfiques et pensait que l’indifférence était la meilleure réponse à la paranoïa populaire. Dissidente, déviationniste, hérétique. A trop défier les coutumes, à ignorer les vérités admises par tous, elle devinait qu’un jour, son comportement risquerait de lui claquer à la figure.
Bien avant le lever du soleil, elle avait été réveillée par des coups frappés à la fenêtre. Ils avaient brisé la vitre sans effort, l’avaient tirée de son lit malgré sa résistance, et amenée en chemise de nuit sur la place du village. L’essence avait été équitablement répartie entre la chambre et le salon. Il n’avait suffi de gratter qu’une seule allumette pour déclencher d’immenses flammes donnant à la nuit une pâleur insolite.
Recroquevillée sur elle-même, l’estomac noué par la terreur, elle espérait sans trop y croire que la raison reprendrait le dessus, qu’un courageux prendrait sa défense. Des centaines de personnes, hommes, femmes, enfants, vieillards, s’étaient rassemblés pour assister au spectacle. On les incitait fortement à applaudir, à hurler, à lever les bras vers le ciel en prononçant des incantations. La technique était bien éprouvée : maintenir l’hystérie collective afin d’anéantir le doute.
Elle voulut protester, jurer qu’elle n’avait jamais utilisé de substances magiques pour créer le malheur. La clameur écrasait le son de sa voix. Alors que personne ne la touchait, elle sentait pourtant qu’on la tirait dans tous les sens. Ses mains, ses pieds. Elle avait l’impression d’être écartelée.
Elle ferma les yeux et décida de ne plus avoir peur.
Elle attendrait le verdict, sans illusion.
Au fond d’elle-même, consciente de l’impuissance de l’individu face à la logique irréfutable du groupe, elle avait déjà choisi la reddition.

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1 Message

  • La rumeur

    22 mars 2014 18:16, par Dominique Dupuy
    Quand la rumeur se fait outil des peurs, de l’ignorance, des haines .. C’est un beau texte Stéphanie, merci. Bienvenue à toi ! Amicalement

    Répondre à ce message


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