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Le meilleur

Un texte écrit par Philippe Azard

jeudi 3 mars 2016, par Le Collectif Sistoeurs


Le réveil sonna comme tous les matins à 7h30.
Comme tous les matins, Franck posa machinalement la main dessus pour baisser le volume. Le réveil était toujours réglé sur la station de musique classique. A chaque fois, Franck espérait ne pas tomber sur du CHOPIN. Il avait le don de le perturber avec ses envolées lyriques, saccadées et parfois stridentes. Et Franck n’aimait pas être perturbé, quand il commençait sa journée. Il préférait de loin MAHLER ou BRAHMS. Il lui semblait que la résonance des cuivres et des cordes donnaient du mystère au futur de sa journée, une sorte de grandeur infinie, presque mystique, si bien qu’il se sentait presque comme un Dieu, maîtrisant un minimum de choses dans un univers dont il était le centre.
Franck se leva avec la plus grande facilité. Il ne se sentait ni triste ni heureux. Il se sentait simplement bien et normalement en phase avec son environnement. Il attrapa deux pilules de magnésium posées sur sa table de chevet, faite main, en bois d’acajou. Il avala les deux pilules qu’il fit descendre avec un grand verre d’eau de source de montagne. Il ne buvait jamais d’alcool, ni de boissons sucrées. Son corps était un temple et en tant que tel, il ne se permettait aucun écart qui aurait diminué ses facultés ou sa vivacité d’esprit.
Ce matin, Franck avait de la chance. Le soleil filtrait à travers la grande baie vitrée de sa chambre et emplissait les 3.2 mètres sous plafond d’une lumière douce et chaude qui dansait sur les murs, à mesure que le soleil montait. A la radio, la neuvième de MAHLER résonnait et les sonorités s’envolaient dans une osmose parfaite. Il se jeta sur le sol et entama une série de pompes, pendant que la machine à café, pré réglée la veille, diffusait une odeur apaisante dans tout l’appartement. Son corps se gonflait de vie, son cœur tapait fort dans sa poitrine, son sang affluait jusqu’à ses tempes, ses muscles saillants se tendaient à mesure que la cafetière goûtait.
Franck ne pensait à rien et scrutait simplement son parquet en chêne véritable. Ce genre de sol nécessitait un entretien à l’huile de lin au moins une fois par mois et il s’y attelait consciencieusement. Franck ne voulait que le meilleur pour lui et se permettait toutes les facilités que ce monde pouvait offrir. Chaque mois, il faisait intervenir une entreprise de nettoyage pour entretenir son parquet. Ces interventions étaient hors de prix, mais l’argent n’était pas un problème pour lui. Il avait lu quelque part que le talc permettait d’éviter tous les craquements du chêne qui laissaient croire que tout pouvait s’écrouler d’une minute à l’autre. Franck pensait qu’il fallait être con pour talquer un parquet comme le cul d’un bébé.
Quand il sentit que son corps avait atteint un degré de vitalité honorable pour démarrer sa journée comme un vrai gagnant, il fila jusqu’à la cuisine, complètement nu, pour se servir un café dans un mug : « I LOVE NEW YORK » et se dirigea, ensuite, vers la salle de bain pour prendre une douche. Dans le couloir qui séparait la cuisine de la salle d’eau, des photos en noir et blanc trônaient sur les murs. Chaque photo était pour Franck un moyen de fixer un souvenir pour laisser une trace de quelque chose ; mais à dire vrai, il ne savait pas pourquoi il le faisait. Les plages de DEAUVILLE côtoyaient les cirques de LA REUNION en même temps que s’étalaient sur les murs des passages dans le désert Australien. Sur chaque photo, des badauds posaient à leur insu devant l’objectif de Franck. Lui, n’était sur aucune de ces photos, il n’en voyait pas l’intérêt. Au premier plan, on discernait toujours la même silhouette incrustée dans le décor. Parfois de dos, mais le plus souvent de face et s’était comme si cette silhouette allait sortir du cadre, comme si la photo avait été peinte. Il y a des gens comme ça qui sont faits pour exister comme des statues, des natures mortes, et pourtant tellement plus vivants que les vivants eux–mêmes.
L’eau de la douche commença à couler et il s’envoya sa première rasade de café. L’eau n’était ni trop chaude, ni trop froide. L’eau chaude n’avait pas que des vertus. Elle pouvait donner certaines maladies à long terme. Franck avait oublié lesquelles et préférait rester mesuré dans ses actes. Comme tous les matins, la douche était une bénédiction et la simple pensée d’un café chaud refroidissant paisiblement sur le rebord d’un lavabo le remplissait de joie. Il se brossa ensuite vigoureusement les dents, se rasa avec un rasoir mécanique, mis du déodorant sans sel d’aluminium, se coiffa et appliqua sur son visage une crème hydratante pour homme. Il n’avait aucun a priori sur les soins pour homme, tout comme il n’en n’avait pas sur les soins pour dames. Chaque époque avait son évolution des mœurs et Franck se sentait parfaitement en accord avec son temps.
Il retourna ensuite dans sa chambre et choisit soigneusement dans son dressing une chemise, une cravate, une veste et un pantalon. Il posa le tout sur son matelas à mémoire de forme et s’habilla calmement en prenant soin de ne faire aucun pli superflu sur sa chemise. Il passa ensuite au salon et mis en marche la télévision. Il chercha CNN, la trouva et pendant que la pub passait avant la énième rediffusion du journal ; il retourna à la cuisine pour se resservir un café. A son retour, le présentateur annonçait les nouvelles du monde. Il ne parlait pratiquement pas de la France. « Que pouvait dire un Américain sur la France ? » pensait Franck. « Les Américains ne comprennent rien à la France de toute façon » conclut–il. Franck ne ressentait pas le besoin d’écouter les nouvelles nationales. Son quotidien le confrontait, suffisamment, à la réalité de son pays et ce qu’il recherchait, avant tout, c’était d’oublier un peu le fonctionnement de cette société terrifiante. Il était plus facile de regarder vivre les gens du tiers monde pour se sentir encore privilégié.
Il était en train de s’asseoir sur son canapé ROCHE BOBOIS quand le téléphone sonna. Franck fronça les sourcils, posa sa tasse à café et décrocha.
— Oui ?
— Bonjour Monsieur ADRIANNO, c’est Jean Loïc.
— Qu’y a-t-il ?
— Nous avons un problème avec la filiale de MADRID.
— Je vous écoute.
— Le cours de l’or s’est effondré cette nuit, Monsieur ARDIANNO et si nous voulons maintenir les actifs de MADRID, nous…
— Vendez 25% des parts.
— Monsieur ADRIANNO, il serait plus sage, si je puis me permettre de vendre 45% des …
— J’ai dit 25%.
Franck raccrocha aussi sec.
Il reprit sa tasse à café en regardant le soleil grimper dans le ciel. Il se leva, se gratta à l’entre–jambe et partit dans la chambre chercher sa veste ARMANI taillée sur mesure.
Il se dirigea vers la porte et déposa sa tasse à café sur le petit meuble Louis XVI du hall d’entrée. Franck aimait ce meuble et tout particulièrement la tablette en marbre rose. Il ouvrit le seul et unique tiroir du meuble pour en retirer les clefs de sa JAGUAR et, avant de le refermer, saisit un cadre photo retourné. Comme tous les jours, il avait besoin de regarder la photo dans le cadre. Il retourna la cadre et médita sur la photo quelques secondes. Le présentateur de CNN continuait de parler du reste du monde sauf de la France. Franck pensa un instant qu’il serait plus sage d’éteindre la télé avant de partir, mais en réalité, il s’en foutait.
« T’avais raison, Suzanne. Tout ça, tout ce fric, ça ne sert à rien. Tu le savais bien toi. Pourquoi ne m’aimais tu pas assez pour continuer de me le répéter tous les jours ? J’aurais pu changer avant que tu partes, tu sais ? Tu aurais dû être plus patiente. T’es qu’une salope Suzanne. Tu entends ? Une belle salope et je sais, aussi, que je ne vaux pas mieux que toi » dit–il tout bas comme un rituel immuable, une prière sans espoir.
Franck retourna le cadre photo et le reposa dans le fond du tiroir à côté d’un BERETTA 9 millimètres.
Il caressa le pistolet du bout des doigts en partant du canon et en s’arrêtant à la crosse. Le revolver était parfait, aucune anomalie, rien d’inutile dans sa conception, une seul fonction et toujours efficace. Franck pensa qu’il était temps de passer à autre chose. Il sentit un grand vide en lui et des frissons lui grimper dans le dos. Ses tempes transpiraient. Ses dents étaient serrées et ce putain de présentateur de CNN qui parlait toujours de la misère dans le monde, sauf de la France. Quel connard, quand même.
Il referma le tiroir.
«  Demain, peux–être » pensa t’il.
Il ouvrit la porte d’entrée et la tira délicatement derrière lui. Il était presque 9 heures. Sa journée commençait.

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