Sistoeurs

Accueil du site > Le coin des Brothoeurs > Baltringues de la joie

Baltringues de la joie

Un texte écrit par Philippe Azard, extrait de son roman "Les mélodies de la chasse d’eau"

mercredi 30 décembre 2015, par Le Collectif Sistoeurs


Il y a ce passage dans LENNY. Il ne dure que quelques secondes.
Dustin est sur la scène face au néant de la salle : bruit, rires, cris, intolérance, amour, haine. Ce néant à toujours raison quand on est à la place de DUSTIN.
La poursuite ne le quitte pas. Il se déplace au gré de son inspiration, une inspiration très contrôlée, mais c’est tellement bien fait qu’on ne le sait pas. Son texte coule de sa bouche comme une rivière de lames de rasoirs et tout le monde se marre, lui aussi. Nous, nous sommes derrière lui. Petits parasites, inutiles voyeurs. C’est nous DUSTIN et c’est DUSTIN le public, mais le public est de dos.
Pendant un instant, béni, le cul bien enfoncé dans nos canapés moelleux, le cinéma nous fait découvrir la face cachée d’un monde qui n’est connu que des initiés. Nous vivons les planches, sans peur au ventre, sans rien risquer, confort, pépère comme un général loin de la bataille. Cette douce folie que procure la scène, gagne tous nos membres, chaleur ultime de vie, tueuse de mort, anéantie toutes les maladies, alors que nous transpirons sans le savoir sous la chaleur des projecteurs qui font brûler tous les visages.
Je pensais à ça dans ma loge miteuse. Je me disais que Lenny avait dû connaître des loges comme la mienne.
La moquette était bleue, mitraillée par les cendres de cigarettes d’un million d’acteurs avant moi. Une chaise en bois, un miroir, une douche sale, un seau et un balai serpillière. Curieux, ce balai serpillière pour cette loge pleine de moquette. Le seau, c’était certainement pour le vomi et la serpillière pour aider un peu. Il paraît que BREL vomissait ses tripes avant de monter sur scène. BUKOWSKI vomissait, lui aussi, avant de lire ses poèmes en public. Moi, j’étais loin de chanter aussi bien que BREL et je n’écrivais pas aussi bien que BUKOWSKI.
Mon truc, à moi, c’était d’avoir la courante, une courante monstrueuse qui m’accrochait les boyaux deux heures avant de monter sur scène. J’étais réglé comme une usine à merde. La loge avait bien son miroir, sa chaise, sa douche, sa serpillière, sa moquette ; mais pas de bidet. Dans le seau, vous me direz, à l’ancienne, comme à la campagne, avant, bien avant. J’avais déjà connu ça chez pépé FERNAND, mais non, vraiment, je ne pouvais pas.
J’entendais la grande porte de la salle qui s’ouvrait et les gens qui commençaient à rentrer. J’allais vers le rideau qui séparait la loge de la scène et j’essayais de regarder et puis je renonçais. Ca portait malheur. Alors, je tournais en rond, tout seul, perdu dans mon trac. Un fauve en cage. Je fumais des CAMEL, me servais des blancs. Le blanc c’est bien, ça tient éveillé et ça détend. Le rouge c’est meilleur, mais ça assomme un peu. Le whisky : c’est un assassinat. Je ne pensais pas au texte. Le texte était devenu une habitude, une seconde nature, un double de moi en meilleur. Et puis, l’heure comme une sentence arrivait. Une sentence pleine de bonheur et pleine de griffes qui déchiraient mon âme dans un plaisir masochiste. Le bar au fond de la salle se vidait. Les verres ne claquaient plus et c’étaient les fauteuils qui se remplissaient de corps inconnus. Des fois, la salle était presque pleine et souvent presque vide et, souvent, c’était plus dur. ARTAUD dans un autre contexte disait qu’un acteur devait mourir pour accueillir son personnage. Monter sur scène, c’était un peu pareil.
En général, c’était le patron du théâtre qui commençait. Il montait sur scène pour présenter l’artiste et faisait son petit commentaire, histoire de chauffer les cœurs, de préparer le terrain. J’étais un nouvel espoir, une révélation, un bon débutant. Le public me guettait au tournant quand j’arrivais : « Qui c’est ce mec pour lequel j’ai payé 20 euros ? T’as intérêt à m’en donner pour mon pognon, mon pote ». Ensuite, j’arrivais. Moi La grande révélation en costume 3 pièces, sans nom, juste là pour s’en faire un. Ça marchait, des fois. Les commentaires du patron prédisposaient les esprits à bien m’accueillir et mon talent porté par un peu de chance faisait le reste. Seulement, certains soirs, même si j’avais envie d’être le meilleur, le plus grand, le magnifique, je n’arrivais pas à dépasser l’aura d’un étron. C’est ça la dure réalité de la scène : T’es bon ou t’es une merde, pas de juste milieu.
Pour percer, à cette époque, j’essayais de me placer dans tous les cafés-théâtres. Je m’étais volontairement écarté du théâtre classique dans lequel j’avais croisé trop de génies qui n’en n’étaient pas vraiment et qui faisaient du théâtre comme on lit TELERAMA. Et si vous rajoutez à cela l’impossibilité, pour moi, de m’organiser rapport à mon planning chargé à la brasserie, j’avais autant le temps de répéter et de jouer qu’un condamné à mort de trouver un crédit pour un pavillon en banlieue.
Je rêvais en secret de poser mon tablier de serveur pour vivre de mon talent de comédien et de ma plume. Seulement, quand je comptais les entrées à la fin de la soirée, alors que le public était parti et la lune bien haute dans la nuit, je me rendais bien compte que le théâtre ne suffisait pas à faire manger un homme. Fallait trouver un autre moyen pour remplir ma gamelle. L’art devait patienter.
J’avais bien une possibilité, à l’époque. Un coup de pouce du destin. Un chemin qu’on prend ou pas et qui décide pour vous du reste de votre vie. Ce coup de main, c’est Monsieur PRADEL qui voulait me le donner. Il m’avait auditionné, un après-midi dans son cabaret. Je me souviens qu’il faisait beau ce jour-là. Je me souviens, aussi, qu’au bout d’un quart d’heure, il m’avait demandé d’arrêter les frais. Je ne faisais pas l’affaire.

— T’es bon, mais ça ne marchera jamais chez moi.
— Je ne comprends pas.
— Tu dis pas assez de gros mots. Faut du gras, des glaviots, tu piges ? La merde, c’est commercial, mon grand. Tu vas trop chercher dans les coins. Un mec bourré à 2 heures du matin, y a que le pipi caca pour le faire marrer.
— Je peux remanier le texte pour passer chez vous, c’est pas un prob…
— Non, laisse tomber. Va plutôt voir au théâtre de la TETE D’OIE. La patronne est une amie. Elle te recevra. T’as une gueule à jouer les jeunes premiers. Chaque semaine, elle fait passer des têtes d’affiches. Tu pourras te faire une place et travailler toute l’année.

J’étais sorti du cabaret avec l’envie sérieuse de m’ouvrir les veines sur le trottoir, comme ça, au milieu des passants. Je voyais déjà les gros titres : « Un jeune comédien congédié par le plus grand cabaret de LYON offre son plus grand monologue aux passants en se mettant les tripes à l’air ».
La TETE D’OIE, ça me faisait pas rêver. Je ne m’imaginais pas attendre mon tour, dans les coulisses d’un théâtre, aussi grand soit-il, pour dire mes douze lignes de texte dans des scènes de boulevards. C’était comme attendre que la mort vienne. Et moi, j’avais besoin d’aller plus vite que la vie elle-même. J’avais mangé trop de fayots pour terminer comme un figurant de luxe perdu au milieu de têtes d’affiches qui tentaient un retour désespéré.
J’ai cogité ma déception quelques jours et puis, un soir, je suis parti en quête d’un cabaret plus petit, moins prestigieux. J’ai revu mon rêve à la baisse, un rêve presque en toc. Je devais me relancer pour arrondir les fins de mois et pour continuer de jouer. Fallait rester en forme jusqu’à ce que la bonne occasion se présente.
C’est comme ça que j’ai rencontré Georges.
Son cabaret avait sa petite réputation. La scène était minuscule. Quarante places assises, des tables entres les chaises, des lampions, le tout disposé dans une cave voûtée toute en pierre, pleine d’humidité qui suintait sur les murs et aucune aération. Georges avait appelé son cabaret LA CLINIQUE. C’est sûr, quand tu rentrais là dedans, tu finissais plus mal qu’à l’arrivée.
Le plus souvent, les gens venaient dîner à 21 heures, se marraient au dessert et dansaient au café.
De notre côté, on assurait le show à quatre. Un comique façon vieille école racontait des blagues bien grasses et aussi lourde que la bouffe servie dans les assiettes. Un magicien faisait ce qu’il voulait avec des ballons, en général, c’était des bites. Un chansonnier reprenait les standards de BRASSENS avec sa guitare. Et moi, je me baladais au milieu de ce joyeux bordel en jouant avec les mots tout en y croyant dure comme fer. On passait les uns à la suite des autres. Pas d’entracte. Ca fusait dans tous les sens. On donnait de la vie aux murs vieux de plusieurs siècles. Deux heures de spectacle, 25 minutes chacun pour emmener les esprits loin de la réalité et de l’addition.
On se marrait bien dans l’ensemble. On était payé pour faire les cons. Un luxe. Mais, c’était plus sérieux qu’on ne le croit, dans le travail en lui-même, j’veux dire. Aujourd’hui, comme avant, celui qui monte sur scène pour jouer au rigolo, ne fait jamais rire personne. Le bide complet, les tomates, les plumes et le goudron.
On s’installait toujours à l’étage pendant que les clients attaquaient la salade au sous-sol. Fallait surtout pas qu’on nous voit avant, ça cassait la magie. On était un peu comme une mariée avant la noce. En bas, on entendait les fourchettes qui claquaient. Les serveuses faisaient ce qu’elles pouvaient pour calmer la salle pleine qui hurlait à cause de l’attente. On entendait aussi des insultes, quelques fois, mais les serveuses ne mouftaient pas. Des perles. Les gens se croient tout permis dès qu’ils sortent un billet de leur poche.
Nous, comme on ne passait pas avant la tarte aux pommes et la glace trois boules, on patientait comme on pouvait en remplissant nos verres de vin tout en se racontant des blagues. Ça nous aidait à oublier notre trac, même si aucun de nous n’osait se l’avouer.
Georges, aussi, aimait bien patienter avec nous. C’était son moment préféré, sa bulle d’oxygène, une noyade organisée, une noyade dans une piscine de vin. Et ce qui n’était pas dangereux pour lui, l’était pour nous.
Assurer les 10 premières secondes sur scène, c’était le secret d’un bon passage. Ces quelques secondes demandaient une énergie considérable dans laquelle le mental et le corps ne faisaient plus qu’un, comme un éclair béni envoyé par Dieu, lui-même, qu’on essayait de faire exploser dans l’assiette des clients. Alors, en étant bourré, vous pensez. Valait mieux abandonner, c’était peine perdue. Parce que même avec du génie, c’était comme d’apprendre à une vache de jouer du violon.
Georges, quand il en avait assez de patienter avec nous, en général, c’était après huit blancs secs, il appelait ses copines pour assurer la fin de sa soirée. On voyait souvent violette. La quarantaine débutante et une poitrine qui explosait dans ses pulls en cachemire. Elle était toujours montée sur des talons de 15 centimètres, malgré son mètre quatre-vingt et avec un rouge à lèvres très voyant et très rouge qui faisait ressortir sa peau noire.
Anissa était toujours là. Elle traînait souvent avec elle, une ou deux amies. Son jeu, c’était de jouer à l’ingénue. Elle mettait en avant une silhouette gonflée de partout tout en vous regardant dans le blanc des yeux. Question physique, elle n’avait rien à envier à violette, si ce n’est qu’elle était plus jeune ce qui lui laissait une longueur d’avance. Elle ne portait jamais de jupes ni de talons, mais se débrouillait toujours pour porter des jeans assez moulants et des hauts serrés et décolletés juste ce qu’il fallait pour laisser à n’importe quel homme l’impression qu’elle était nue, quand il la regardait.
La première fois que j’ai rencontré Anissa, j’avais éclusé une dizaine de blancs et franchi cette limite de sobriété que je m’imposais pour ne pas arriver sur scène comme le roi des cons, même si j’étais là pour ça.
Le comique vieille école s’appelait Louis. La soixantaine bien sonnée, des cheveux blancs mi-longs et le regard toujours prêt à griffer quand il était sur scène. Nous, on l’appelait loulou. J’étais là dans mon coin à faire connaissance avec l’équipe en jouant avec mon verre vide, quand il s’est rapproché de moi.
Il puait la vinasse.

— Ouais Loulou ?
— Tu plais à la gamine.
— Laquelle, j’en vois quatre.
— La plus bandante de toutes…Anissa.
— T’aime pas les noires ?
— J’aime tout ce qui a des nichons, mon grand.
— Ok Loulou.

J’ai ouvert une nouvelle bouteille et je me suis resservi un blanc. Je commençais à déconner sérieusement.
Anissa s’est approchée de moi.

— T’es le petit nouveau ?
— On dirait que oui.
— Je suis mariée tu sais.
— Félicitation.

Anissa s’est mise à rire en me prenant par le bras. Elle était toute proche, prête à me glisser des mots à l’oreille. Elle ne lâchait pas mon bras.

— Ton mari t’a laissé la permission de minuit ?
— Il tient un bar dans le centre-ville. Il passe plus de temps avec ses clients qu’avec moi. C’est un arabe, tu sais, le commerce, c’est sacré.
— Les femmes aussi, même pour les arabes.
— T’es un arabe toi aussi pas vrai ?
— Oui, la moitié d’un….Et ?
— Non rien, j’ai juste l’impression qu’on se comprend mieux entre nous.
— Qu’est-ce qu’il faut comprendre ?
— Je t’aime bien tu sais. Ça fait toujours du bien de parler quand on se sent seul.
— Si tu voulais parler tu serais avec ton mari.
— C’est vrai, mais j’ai besoin de plus. J’ai besoin d’une vraie présence, de profiter de tout ce que ce monde peux m’offrir, qu’elle me dit en riant.
— Comme nous tous beauté… Tu sais, j’suis marié, moi aussi.
— Félicitation.

Son portable s’est mis à sonner. Ça m’a sauvé la vie. Je ne savais plus comment m’en sortir avec élégance. Et puis, je n’ai jamais aimé éconduire une femme. Ça ne m’est pas arrivé souvent. Je n’étais pas un tombeur. C’est moi qui tombais le premier, en général. Et, ça me faisait comme l’impression que c’était à moi que j’annonçais que je ne voulais pas de moi-même.
Anissa est revenue à la charge en me tendant son téléphone.

— Tiens, c’est pour toi.
— Qui c’est ? Que je lui demandais presque effrayé.
— C’est mon mari.
« Putain ! » J’ai pensé, faut que ça tombe sur moi. La merde !
— Ouais ?
— Elle est belle ma femme, pas vrai ?
— Ouais.
— Elle aime bien parler, mais je lui fais confiance.
— Ouais, t’as raison.
— La question c’est : Est-ce que je peux te faire confiance ?

Un grand silence s’est installé. Je tenais toujours le portable d’Anissa. Elle, elle me fixait en se tenant toujours aussi près de moi en mordillant ses faux ongles de cinq centimètres chacun, pendant que Loulou avalait un autre blanc cul sec.

— Ouais tu peux.
— Bon, je le savais et j’espère qu’Anissa passera une bonne soirée. Soyez tous bons, au revoir.
— Ouais… C’est ça, à bientôt.
Anissa sautait littéralement comme une puce. Et Loulou se resservait un autre verre.
— Qu’est ce qu’il t’a dit ? Qu’est ce qu’il t’a dit ?
— Que tu es très belle.
— C’est vrai ? Je savais qu’il voulait me faire du charme.
— Il a une drôle de façon de s’y prendre.
— Et toi, tu trouves que je suis belle ?
— Je pense que tu trouveras toujours ce que tu cherches d’une manière ou d’une autre.

Georges nous a tous appelé à ce moment-là. Fallait qu’on entre en piste. On laissait ses copines et nos verres pour rejoindre, le sous-sol, en passant par un escalier dérobé situé dans le hall d’entrée d’un immeuble tout proche.
Loulou titubait et flottait presque dans son costume. Ses manches de veste étaient élimées. Sa cravate était mal ajustée et le col de sa chemise blanche laissait apparaître des traces jaunâtres. Mais Loulou ne voulait pas qu’on l’aide. Il gueulait tout ce qu’il pouvait. Il disait qu’il nous enterrerait tous, nous les petits joueurs, les branleurs du dimanche. Une fois sur scène, sa jeunesse passée lui mettrait un coup de pied aux fesses et au bon moment pour éviter la honte du bide.
Mais le plus embêtant, c’était Anissa. Elle me suivait, impossible de m’en défaire.

— Tu m’as pas répondu, qu’elle me disait tout en me suivant.
— Tu es très belle Anissa, mais là tu vois, faut que j’aille bosser, alors à un de ces jours.
— Je savais que je te plaisais.
— Ouais, tu me plais beaucoup Anissa, mais j’suis marié.
— Oui, je sais et moi aussi.
— Ecoute beauté, si ton mari aime prêter ses jouets, c’est son problème. Moi j’aime pas mélanger les choses.
— Tu as tort… On se revoit à la fin du spectacle.

Elle est repartie aussitôt.
J’ai aidé Loulou à descendre les marches. Fallait qu’on évite le bruit, sans quoi, le public aurait pu nous entendre arriver. Loulou, lui, il était en grande forme. Il gueulait presque.

— T’es qu’un petit connard, mon grand.
— Ouais, moi aussi je t’emmerde Loulou.
— C’est un crime de ne pas baiser une gamine comme elle.
— A ce niveau, c’est un génocide, j’ai répondu.

*****

Philippe Azar
"Les mélodies de la chasse d’eau"
ISBN : 2372222481
Éditeur : Bookless-editions (2015)

Répondre à cet article


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Newsletter | Nous contacter | Qui sommes-nous ? | SPIP
Les articles sont publiés sous licence Creative Commons.
Ils sont à votre disposition, veillez à mentionner l'auteur et le site émetteur.