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Le mur du sound

SISTERS : LA RAGE DU RAGGA

lundi 9 décembre 2002, par Séverine Capeille

Il y a celles qui ne se sont pas maquillées, le bénard un peu bas, le nombril à l’air, le piercing au vent, dans un exquis mélange afro-techno somme toutes assez récent, mais très en vogue. Elles ont la dreadlocks asséchée du cheveux européen pas prévu pour, le paquet de tabac calé dans la pochette en bandoulière, la bière mise en avant pour traverser la salle… Et puis, il y a les autres, vestiges d’une féminité oubliée dans un monde de mecs (entendez « mec » dans son acceptation la plus virile, la plus socialement inscrite dans les codes). Elles sont toutes là, le pied à l’affût des rythmes de la basse, vaguement disponibles, tournées vers la scène. Non, il n’est pas simple d’être une femme dans un « sound-system » !

« Comment ? » S’étonnera-t-on de toutes parts, « mais le rasta est sympa ! ». Certes, la locks, tout le monde le sait, inspire confiance. C’est indéniable. On la voit s’agiter dans les pubs, sur les plateaux télés… elle est très recommandée. Ces cheveux torturés révèlent tout un passé, la démarche nonchalante réinvente un art de vivre, les fringues un peu larges la liberté de mouvement si chère à la SNCF. Tout cela est vrai. Mais le rasta en sound-system n’est pas là pour rigoler. Lui qui faisait un « big up » enjoué aux « sisters » du quartier ne leur porte plus la moindre attention. La « gal » (qui signifie la « fille » en jamaïcain) ne l’intéresse pas, qu’elle ait eue la patience ou non de tourner des dreadlocks autour de ses doigts. Sur scène, une compétition endiablée se joue entre plusieurs sound-systems (un « clash ») et le public est juge. Le moment est important, les groupes se resserrent. Les armes étant interdites, les hommes ont délaissé les fameux « gun salute » qu’ils tiraient en l’air pour manifester leur contentement. L’attribut viril supprimé, les femmes auraient légitimement pu espérer se faire entendre. Que nenni ! Ils vocifèrent des « Boo ya kah » enragés : aucun timbre féminin ne peut rivaliser. Au mieux elles élèvent quelques briquets, pour participer. Car la femme en sound-system est l’incarnation même du concept de « raggamuffin » au sens premier du terme (« rag » qui signifie « haillons » et « muff » qui signifie « emporté ») : une personne qui se débrouille pour survivre en utilisant tous les moyens à sa portée sans trahir les siens ! Elle a la faiblesse d’aimer le ragga, (reggae digital apparu vers les années 60), et c’est là tout son problème. Ce style musical, dont l’invention est généralement attribuée à U-Roy, est clairement masculin. Bounty Killer, Anthony B, Cappleton, Buju Banton, Sizzla… en sont devenus les rois. Pas que ces braves hommes n’aiment pas les femmes, non ! Ils leurs rendent des hommages saisissants dans les textes en exprimant, par le biais de nombreux synonymes (« punaany », « bombored », « pussy », « pum-pum », « tunti »…) tout l’intérêt qu’ils portent à leur sexe. Elles dansent. Peu importe finalement puisque la musique est là, les voix touchent en plein cœur. Le DJ, grisé par le succès, effectue un « pull up » saisissant en remettant le morceau au début. C’est l’hystérie ! Ces messieurs sautent ! Que la femme qui peut résister à la gifle d’une dreadlocks en plein mouvement de tête me jette la première pierre ! Alors ces dames reculent, laissent la place dans un mouvement de survie. Il y a une espèce de communion masculine qui s’impose, une complicité de rugbyman. Mais le ragga n’est pas qu’un sport de mec, loin s’en faut. Il y a des chanteuses incroyablement douées qui résistent, combattent pour une place qu’elles méritent.

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5 Messages de forum

  • Le mur du sound

    10 janvier 2009 00:42

    Au dernier concert de Capleton ou Anthony B au rail, je me suis pris en plein dans les yeux les dreads de bambou ! suis bien restée dix minutes à frotter mes yeux comme une débile . Pis comme si ça ne suffisait pas, en sautant, il a renversé toute son verre de bière sur ma tête ! Et le pire, c’est qu’il n’a rien vu ! je suis trop petite et lui trop grand... C’est peut être ça ?

    Laet...

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  • Le mur du sound

    24 mars 2009 12:13, par Sista Sofia
    ohhh quel joli texte !!! qui me touche et qui me concerne !! je suis Sista Sofia, une chanteuse de sound system et c’est la galère de s’imposer dans ce milieur masculin, pas plus tard que dimanche soir au CCO de Villeurbanne où nous avons joué en première partie de Collie Buddz, les meufs venues en trombe attendent les hommes et les hommes attendent des frères qui leur rapellent leur jeunesse... mais on garde la force de s’imposer car la vibes est universelle et unisexe ! Jah Bless ! Sista Sofia

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    • Le mur du sound 24 mars 2009 18:27, par Séverine Capeille
      Alors, comment était la soirée au CCO ? On n’a pas pu y aller, on rentrait d’un week-end à la montagne : trop crevées.. Heureuse que tu apprécies ce texte. De mon côté, j’aime beaucoup ton analyse de ces "meufs qui attendent les hommes et les hommes qui attendent des frères" ! Tiens nous au courant de tes dates sur Lyon. ton "collectif 7 pouces" fait du bon son :-) A très bientôt, Séverine

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      • Le mur du sound 24 mars 2009 18:34
        C’est marrant, après lecture, j’ai été voir ton myspace avec le collectif 7... Bonne chance et tiens nous au courant. Te fais passer un message via myspace. Laet

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      • Le mur du sound soirée CCO 11 avril 2009 12:54
        Un peu retardataire mais toujours présente, la soirée CCO était sympa plutôt dancehall et bling bling que reggae, tout le monde attendait Collie Budz avec impatience... impatience... et lui nous a fait languir... languir... tout ça pour un show plus tape à l’oeil qu’artistiquement coool ! Un peu critique la sista Sofia mais il le faut parfois, donc la pure vibe Peace and Love était quelque peu éteinte au profit de l’aspect (lunettes de soleil oblige, costards modernes et balconnets pigeonnants pour ces dames...) me suis sentie un peu seule sur scène... dommage mais c’est toujours un plaisir de chanter ! Quant à Jah Mic en deuxième partie de Collie, me suis régalée. A bientôt les Sistas ! Sofia tu peux écouter d’autres siks sur : www.myspace.com/sofyasoul

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