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Les huissiers

lundi 7 mars 2016, par Chloë Sunky

Ne pas ouvrir aux huissiers. C’était la première règle.

Ils pouvaient bien sonner, Lisa était habituée. Au premier coup sur l’interphone, elle avait baissé le son de la télé. Un réflexe. Au deuxième, elle avait empoigné le téléphone et attendu derrière le judas. Ça ne manquait jamais. Les huissiers n’avaient généralement qu’à s’adresser à un voisin pour parvenir à entrer dans l’allée et monter dans les étages. Ils avaient frappé à la porte et elle avait automatiquement coupé sa respiration derrière l’œilleton. Elle les observait en apnée. Si tout se passait normalement, ils laisseraient un papier sur la porte, un « dernier avis » ou une « mise en demeure »…
Mais ils étaient beaucoup plus nombreux que d’habitude.
Elle comptait cinq personnes postées entre l’ascenseur et le paillasson. Elle commençait à sentir une étrange sueur au creux de ses mains. Les murs de ce duplex très chic se refermaient sur elle. Seule. Fabien était parti depuis deux heures avec sa moto et nul n’aurait pu dire à quelle heure il rentrerait. Sa mère travaillait. Elle était partie le matin « jouer les cons ». C’était son expression. « Jouer les cons ». Ça voulait dire qu’elle ratait sa vie et qu’elle le savait. Elle refusait d’être associée à tous ces gens qui suivent aveuglément comme des moutons. Alors, le matin, avant de claquer la porte, elle rappelait le prix de sa lucidité dans un étrange sourire dont la tristesse assombrissait toute la maison. Il fallait la prévenir. Lui dire que cette fois, ça ne rigolait pas, que les bribes de conversation qui lui parvenaient annonçaient une situation pour laquelle elle n’avait pas de mode d’emploi. Elle se recula doucement, atteignit la montée d’escalier, grimpa sur la pointe des pieds et maudit en silence le bois qui craquait. Elle se réfugia dans la première pièce, la salle de bains, celle qui les avait tous convaincus de déménager dans cet appartement quand ils l’avaient visité. Elle se rappela que c’était elle qui avait insisté. Sa mère, comptable de métier, avait rapidement calculé l’effort qu’il faudrait faire pour payer, mais elle n’avait jamais rien su lui refuser.
Jamais.
Rien.
Alors, quand elle avait vu cette immense pièce carrelée, avec cette baignoire balnéo et ces vasques en pierre, elle n’avait eu qu’à offrir les étincelles de ses yeux pour la convaincre de signer.
Elle composa en vitesse le numéro de la société qui employait sa mère. La standardiste lui imposa une irritante musique d’attente qui dura jusqu’à ce qu’elle entende ce familier « Allô ? » se confondre avec les bruyantes manœuvres du serrurier.

- Ils entrent ! Qu’est-ce que je dois faire ? Ils vont défoncer la porte, tu entends ?

Elle avait parlé d’une traite, sans respirer, à voix basse. Et elle avait dû ensuite répéter. Une première fois parce que son discours était inaudible. Une autre parce que sa mère était sous le choc et demandait confirmation, se raccrochant à l’idée qu’elle avait dû mal comprendre, mal entendre. Elle connaissait pourtant le conflit qui l’opposait à la propriétaire, avait bien reçu les lettres recommandées, mais il n’avait jamais été question d’expulsion à brève échéance. Elle avait fait appel à la décision de justice qui avait été rendue à l’issue d’un premier procès. Si elle ne contestait pas le fait de devoir de l’argent, elle n’était résolument pas d’accord sur le montant. La date du procès suivant n’était même pas encore fixée : comment des huissiers pouvaient-ils débarquer ? La procédure n’était-elle donc pas temporairement gelée ?

- Qu’est-ce que je dois faire maintenant ?

Sa mère n’en savait rien. Elle était bloquée au bureau. Elle devait d’ailleurs raccrocher car son chef la regardait avec un air mauvais. Elle n’avait pas de recommandation, pas de conseil, pas de solution. Juste sa voix qui s’éteignait. Comme si la somme de tous ses matins sacrifiés à partir « jouer les cons » venait lui rire au nez, venait prendre sa revanche dans un coup bas calculé. Elle a simplement dit « laisse faire » avant de raccrocher. A ce moment précis où la porte d’entrée céda aux assauts du serrurier.
Ils n’étaient pas cinq mais neuf. Outre un serrurier et un huissier, étaient également présents : quatre déménageurs baraqués, un maître-chien qui n’avait pas prévu une cage assez grande pour le dog allemand appelé Oscar, et deux témoins qui ne servaient à rien d’autre qu’à observer, muets, la valse des meubles qu’on emportait. Elle s’était retrouvée face à eux alors même qu’elle descendait l’escalier, toujours sur la pointe des pieds, non pour éviter de se faire entendre mais parce que la légèreté et l’élégance conviennent toujours à celles qui savent qu’elles vont mourir. Neuf personnes l’avaient dévisagée. Elle avait rougi. Honteuse d’être chez elle, d’être seule, d’être faible. Elle avait répondu aux questions, décliné son identité, poliment, et suivi l’officier ministériel dans la cuisine. C’était un homme assez grand, maigre et bien coiffé, d’une cinquantaine d’années, qui parlait en détachant chaque syllabe de ses mots. Ça donnait un discours saccadé et monocorde, lent et soporifique au point d’en faire oublier la violence du propos. Il ne souriait pas mais se voulait bienveillant, compréhensif, tout en rappelant la responsabilité qu’était la sienne de faire appliquer la loi. Il puait le mensonge, les calculs et les stratégies mais il imposait le respect, et nul ne le contredisait jamais. Surtout pas elle, qui l’écoutait attentivement afin de comprendre l’obscur jargon qu’il se complaisait à utiliser. Le maître-chien était allé chercher, dans sa fourgonnette, un collier de force, une laisse en cuir courte avec chaînette chromée, et de petites cages. Quand il revint, elle abandonna l’huissier à ses papiers, et courut pour tenter d’attraper Zaza, Chipie et Charlotte, trois chats de gouttière qui passaient leur temps à dormir sur les canapés et qu’elle voulait désespérément protéger. Impossible de les trouver. Tout ce remue-ménage les avait effrayés. En parcourant l’appartement, elle découvrit l’incroyable désordre qui occupait désormais chacune des pièces. Les placards, les armoires, les penderies étaient ouvertes, offertes aux regards de tous. Les déménageurs remplissaient les cartons à une vitesse folle et chacun des bruits du rouleau de scotch lui notifiait qu’un morceau de sa vie était emballé, prêt à être balancé dans le camion garé en bas. Les meubles partaient les uns après les autres, laissant derrière eux des empreintes jaunâtres sur les murs blancs et des moutons de poussière qui volaient au gré des différents déplacements. Tout devenait sale. Tout devenait moche. Elle retrouva Zaza blottie au fond d’un tiroir vide de commode. Charlotte et Chipie étaient ensemble dans la salle d’eau du bas. En les découvrant apeurées, elle leur dit machinalement de « ne pas s’inquiéter », que « tout irait bien », mais elle n’eut pas le temps d’enchaîner d’autres paroles rassurantes car le maître-chien se campa derrière elle avec les cages. Il avait déjà emmené Oscar, non sans mal car il n’appréciait ni la muselière ni l’homme qui lui parlait sur ce ton autoritaire auquel il était bien peu habitué. Elle comprit en le voyant que toute résistance serait vaine mais elle se posta devant les chats, telle la lionne secourant ses petits, prête à bondir au moindre geste. Sa mère lui avait offert Zaza à un âge où elle était encore assise à l’arrière de la Renault16, un soir qu’elle rentrait de l’école. Une boîte en carton avec des trous sur le dessus était posée sur la banquette et avait émis un miaulement inopiné qui l’avait autant surprise qu’enthousiasmée. Sa mère, qui voulait lui faire la surprise plus tard dans la soirée avait été obligée d’avouer et avait permis d’ouvrir le paquet énigmatique à un feu rouge. Une adorable petite chatte de trois mois avait montré sa frimousse et conquit son cœur. Chipie était arrivée plus tard, par hasard. Elle avait été trouvée sur un parking, recueillie alors qu’elle portait déjà cinq chatons qu’elle mit ensuite au monde dans la cuisine. Seule Charlotte avait été épargnée chez le vétérinaire, et jouissait d’un incontestable statut de privilégiée depuis ce jour.
Le maître-chien fronça les sourcils, surpris par l’attitude de cette fille en chaussettes, accroupie et ses bras tendus lui signifiant qu’il faudrait lui passer sur le corps pour atteindre les félidés. Elle le fixait sans bouger. Il la dévisageait, presque intimidé. Il fallut l’intervention monocorde de l’huissier qui passait justement devant la pièce pour rompre le silence : « All-ons Ma-de-moi-se-lle, ce n’est a-gré-a-ble pour per-so-nne ! Ne ren-dez pas la tâ-che plus di-ffi-ci-le ! », et il s’avança vers elle avec l’assurance de ceux qui sont assermentés. Elle n’eut pas la force d’opposer une quelconque résistance quand il lui tendit la main pour la relever. Si l’expression « être l’ombre de soi-même » a un sens, c’est ici qu’il faut l’employer. Elle ne vit pas distinctement les chats dans les cages, ni la fin de ce qu’elle considérait comme un cambriolage. Elle se laissa tomber sur une chaise qu’elle ne quitta qu’au moment où les déménageurs la lui prirent. Le serrurier changea la serrure de l’entrée. On lui demanda ses clefs et on la poussa dans l’ascenseur avec trois cartons de ce qu’ils appelaient des « affaires personnelles ». Elle dû sortir de l’allée, regarder partir les camions. Son voisin de palier rentrait du travail. Il lança un « bonjour » qu’elle n’entendit pas. Quand le dernier véhicule tourna à l’angle de la rue, elle s’assit sur un carton et regarda sa montre. Trois heures plus tôt, elle était encore assise sur le canapé du salon.

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