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Un anniversaire comme les autres

mercredi 25 novembre 2015, par Chloë Sunky


Des « ah te voilà ! » avec embrassades et tapes sur les épaules, des « oh la jolie robe ! », des « ça me fait plaisir de te voir », des « qu’est-ce que tu deviens ? », des « viens par-là ! », des « comme tu es jolie ! », des « tu bois quoi ? », des « ça faisait combien de temps déjà ? », des « tu n’as pas changé », des « si, un peu quand même », des « ça ne nous rajeunit pas », des « regarde qui c’est que je vois ! », des « tout se passe bien ? », des « c’est parfait ! », des « il faut qu’on se voie plus souvent », des « on s’appellera », des portables que l’on sort, des « 06 » qui s’échangent, enregistrés sur carte Sim, des « servez-vous au buffet », des « hummm » et des « ahhh ». Des « on est bien là », des « quel bel endroit ! », des « c’est délicieux ! », des « c’est un peu gras ». Des « Pardon, votre attention s’il-vous plait ! », des « problèmes avec le matériel de sono », des « Allez Roger, raconte une blague en attendant », des « Une blague ! Une blague ! Une blague ! », des « Allez Roger ! », des « Ah ! » et des « Oh ! », des « On t’entend pas ! », des « Mais parle plus fort ! », des « Crac, Crrrr, Crac », des « « Tous en piste ! », des « Votre attention s’il-vous plait ! », des « le propriétaire de la *** garée devant l’entrée, immatriculée ***… », des « il a dit quoi ? », des «  laisse tomber, c’est pas pour toi ». Des « Tu ne te rappelles pas de moi ? », des « mais si bien sûr ! », des « Tu te souviens de … ? », des « Un discours ! Un discours ! Un discours ! », des « Je remercie… », des « Tchin Tchin » en tapant les verres, des bruits de couverts, des « Joyeux anniversaire ! », des «  Joyeux anniversaire ! », des « Joyeux anniversaire ! »…

Mais de tout cela, il ne resterait rien. Car ces mots-là sont accrochés aux décors comme les boules à facettes et les ballons colorés. Ils appartiennent à tout le monde et à tous les endroits loués pour d’éphémères retrouvailles. Non, ce qui allait rester, c’était quelques instants volés au Temps par des sourires sempiternels. Celui de Victoria M., quand son frère la stoppa net dans la concentration qui était la sienne au moment de rejoindre le stand du barbecue, perchée sur ses talons hauts, qu’il prit son visage entre ses mains et l’embrassa spontanément sur le front. Celui de sa sœur, Patricia Rivoni, quand elle ôta un gilet de ses épaules, qu’elle le posa sur sa chaise et rejoignit la piste de danse. Le sourire affectueux de tous ceux qui étaient restés à sa table, et qui la regardèrent emboîter les pas du Madison. Une table de huit personnes. La famille au grand complet, excepté Gilles M, qui virevoltait entre ses invités, trinquant autant de verres qu’il avait passé d’années. Son sourire, à lui, était différent. Il disait tout et son contraire. Le bonheur d’avoir réuni ceux qui lui étaient chers, et la tristesse des bilans. Il fêtait ses soixante ans. En grandes pompes. Petits plats dans les grands. Et tout était parfait. Tout le monde était content. Pourtant…
Ce qui est bête, quand on fête un anniversaire (et le phénomène s’accentue forcément en vieillissant), c’est qu’on ne peut pas réunir tous ceux qui ont véritablement comptés dans une vie. On rassemble comme on peut, à un anniversaire T – comme à un instant T- les contacts qu’on a sous la main. En cela, Anna était comme son oncle. Il y avait eu ses dix-huit ans, ses vingt ans, ses vingt-cinq ans, ses vingt-huit ans, ses trente ans, ses trente-cinq ans. De grosses soirées où elle avait invité jusqu’aux amis de ses amis et aux voisins de palier. Jamais les mêmes. Un petit noyau d’irréductibles, bien sûr, avait traversé les âges, mais si peu, si peu… qu’on ne pouvait véritablement pas compter sur eux pour donner l’illusion d’une vie sociale épanouie. Le secret, c’était d’élargir la définition du mot « ami ». Gilles Péviel était ainsi arrivé au nombre tout à fait respectable de quatre-vingts invités. Collègues, voisins, ex-femmes et nouveaux conjoints… Tout le monde en profitait bien. Il souriait, son oncle. Pourtant…
Anna savait qu’on pouvait mesurer, au nombre de ces sourires qui témoignent d’une sincère envie de faire plaisir, oui, on pouvait sentir, proportionnellement, la solitude des gens.
Le besoin d’être aimé.
Au-delà du temps.

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