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La Jamaïque, vue par Christophe Rigaud

Un texte écrit par Christophe Rigaud

vendredi 12 juin 2015, par Le Collectif Sistoeurs


Il est midi, je pose ma valise et tout me revient. J’ai vu la vie vibrer partout, chaque heure de chaque jour j’ai bu à la source, intarissable. Dehors, la chaleur des cœurs, du climat et cette puissante végétation, densité sincère d’un peuple fier qui sait ouvrir ses bras. Musique sans frontière, sourires complices et le partage du chant qui traverse et se fait comprendre, toujours. Au soleil couchant, une première chanson s’écrit à deux, les musiciens me mènent à eux. Au bord des vagues près d’un feu aux cendres d’étoiles mélangées, oranges,bleues, sous la lune haute. Jusqu’à tard vibre le sound-system, les lignes de basses se font lancinantes sur les pulsations d’une batterie qui martèle les heures, précise et efficace... Au studio Harry J- Kingston- où résonnent encore toutes les légendes du reggae passées ici,prendre son tour dans la cabine d’enregistrement après un accueil d’une rare gentillesse... Au fond d’un studio de Trenchtown où tu ne peux pas tricher, les yeux dans les yeux pour un a capella, seule restant la sincérité de la démarche puis la reconnaissance et quelques précieux enseignements, à la source. Au delà des bouquins touristiques et leurs méfiances, la vérité des regards et des mots qui touchent l’âme... Sur scène, invité par un pianiste complice qui retient tout à l’oreille et ne note rien, dans les taxis, avec les marchands, derrières les uniformes des professions diverses, le chant qui réunit et les éclats de rires qui repeignent les journées brûlantes comme les nuits, brûlante elles aussi... Dancehall de Kingston aux sirènes criardes et aux basses rugissantes, où les bandes de rude boys enchaînent des chorégraphies venues d’ailleurs dans une danse parfaite et exutoire, criant l’héritage d’une Afrique ancestrale au travers de corps vêtus des couleurs exubérantes d’un millénaire futur, aux frontières des cultures.
Kingston toujours... marcher aux côtés de l’ancien, rasta respecté de tous. En passant devant le 56 hope road, je croise les légendes et les pionniers du reggae au coin d’une rue ou d’une autre, loin des scènes européennes, sans artifices. Après des kilomètres, à l’autre bout de l’île sur la côte ouest, attablé autour d’un poisson grillé je vois les pêcheurs revenir, les enfants courir et la vie dehors, partout. Le lendemain à l’aube, montée au centre des terres... un vieux sentier abîmé se dessine pendant des heures, révélant les collines vertes et luxuriantes, offrant une nature tout droit sortie d’un livre de contes quand apparaît au loin un petit village appelé Nine Miles. Le silence doux et calme laisse place au souffle profond du vent dans les arbres. Et une aura éternelle qui flotte partout... « there’s a natural mystic blowing through the air »... le temps s’arrête. Mais il faudra redescendre, habité par l’envie de prendre la guitare dans le bus de nuit pour chanter, improviser un concert dans le micro du chauffeur, alchimie salutaire pour prolonger ces instants uniques même si il faudra partir demain...
La chaleur moite dans le bus de retour est écrasante, mais je sais qu’elle me manquera très vite. Sur le chemin de l’aéroport, un homme au milieu d’une rue de Montego Bay s’approche et comprend où je vais. Il étend ses bras, me fixe et se change en aigle un instant en agitant ses grands bras fièrement, dernière danse qui mime l’envol et me met face à mon départ, imminent. Et puis le ciel, la nuit, l’aube, Paris, Lyon.
Il est midi, je pose ma valise et tout me revient. J’ai embrassé la Jamaïque.

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