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Je m’appelle C

dimanche 7 décembre 2014, par Séverine Capeille


J’ai la noblesse de l’imperfection. Je me dis tout le temps ça pour me rassurer. Ce n’est pas parce que je semble inachevé que je dois me laisser intimider. Et l’autre qui se vante toujours de sa parfaite finition, qui se la pète en termes de circonvolution, et que je suis le plus fini, et que je suis le plus rond… Je ne l’écoute plus, ce con. A cause de lui, j’ai failli faire une dépression. Je n’avais pas besoin de ça. J’avais déjà une piètre opinion de moi-même, systématiquement placé à la troisième place du podium ; celle qui octroie une médaille de bronze dont nul ne peut apprécier la valeur sans une ombre d’amertume. Je suis l’incarnation de celui pour qui l’on dit qu’il « s’en est fallu de peu » et qu’il « ne manquait pas grand-chose » ; que « c’est dommage » mais que « c’est la vie ». Ça m’a conduit tout droit chez un psy. Je devenais asocial. Mon Dieu, que j’étais mal. C’est vrai que la première question, « Fauteuil ou canapé ? », m’a un peu décontenancé. Par esprit de contradiction, j’ai eu spontanément envie de choisir le petit pouf qui ne payait pas de mine sur le côté, mais je me suis ravisé et suis allé m’enfoncer dans un fauteuil Club en croûte de cuir marron glacé. La discussion pouvait commencer. J’étais un peu coincé, agacé de devoir raconter ma vie entre A et Z. Il m’a fallu confesser tous mes troubles de la prononciation. C’était compliqué et le psy m’a plusieurs fois demandé de répéter ces histoires d’occlusives vélaires sourdes ou sonores ; de fricatives alvéolaires ou post-alvéolaires. Il griffonnait plein de mots sur un papier et se redressait parfois, avec un regard perçant sous des sourcils froncés. Mon cas semblait franchement l’intéresser. Que j’entretienne des relations plus ou moins brutales avec les autres, passait encore. Que je n’aie pas peur d’un certain H. dont je devrais pourtant me méfier, pourquoi pas ? Mais que je sois le seul à porter une cédille… Ça… Ça… Ça ne cessait de l’étonner ! Et pourtant, il en avait vu, disait-il, et pourtant, il en avait connu des patients qui ne tournaient pas rond, mais avec un tel panache, jamais ! Autant vous dire que je n’étais pas peu fier que quelqu’un m’attribue enfin une médaille d’or. Rien que pour moi. La première place d’un podium en cuir marron glacé. Si je ne m’étais pas retenu, je l’aurais embrassé, ce psy qui m’accordait une importance inespérée. Au fil des séances, il n’a cessé de me rassurer. Méthodiquement, il m’a appris à m’accepter, justifiant de sombres travers (être un panier percé) par de respectables qualités (l’ouverture d’esprit, la générosité). Ma psychothérapie a duré des années. J’ai beaucoup dépensé pour comprendre que je n’arriverai jamais à joindre les deux bouts. Mais maintenant, ça va mieux. Je me suis fait une raison.

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