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Je t’ai souvent pensé mort

jeudi 24 avril 2014, par Stéphanie Braquehais


Le zip de la fermeture éclair. Agressif. Abrupt. La clé que tu tournes dans un sens, puis dans l’autre. Paroles inintelligibles. Je les devine déjà. Tu maudis ta maladresse, le fait de t’être levé en retard, le taxi qui attend depuis déjà dix minutes, ton sac plein à craquer, impossible à fermer. Je cherche à résister à tous ces bruits qui m’extraient malgré moi de ma torpeur. Je ne veux pas me réveiller, assister à ce spectacle de la fuite, du départ précipité, de l’abandon. Le ronflement de la machine à café m’extirpe de ce sommeil de plus en plus évanescent, jusqu’à ce que le claquement d’une porte me projette dans la réalité de manière irréversible. Je t’entends dire “merde”, fermer la fenêtre afin de bloquer les courants d’air. Avant ton petit-déjeuner, tu es toujours d’une humeur massacrante. J’ai vite appris que tu préférais les voix distantes du poste de radio à mon bonjour trop adjacent. Je n’ai jamais tenté d’interrompre ton silence inaugural.
A cette heure pâle de la nuit, je sais que tu ne me diras pas au revoir. La lumière blafarde de mon téléphone portable m’éblouit. 6 h 13. Heure de ma naissance. Heure de ma mort. Ce 13 qui m’a toujours apparu comme un minutage à la symbolique ambiguë. Étonnamment précis. De mauvais augure. J’aurais dû croire les oracles populaires m’annonçant le malheur en même temps que ma venue au monde. Je referme les yeux, continuant de laisser mon ouïe me raconter ton départ. Installer de la distance, ne pas permettre à mon esprit d’anticiper le vide sidéral que tu vas laisser. Tu n’as aucune idée de la douleur que tu suscites en battant en retraite de cette manière. En tournant le dos à cette maison où nous nous sommes aimés, où nos corps se sont explorés, recouverts de fluides et de caresses, où nos âmes se sont liées pour toujours. Ce matin, tu empruntes ton propre chemin, celui que mes pas ne fouleront pas. Trop étroit pour faire tenir deux personnes. Cette idée m’est insupportable. Elle me transperce l’estomac, me tord les boyaux, m’engloutit, comme si mon corps avait été dissout dans une baignoire remplie d’acide.
Tu es parti. Le moteur du véhicule s’est éloigné, remplacé par celui des voisins qui partent au travail.
Tu es parti. Et me voici dans ce lieu dénudé. Déjà exténuée par ton absence. Dépecée. Seule, dans un espace si immense et démesuré qu’il renforce mon insignifiance.
Je t’ai souvent pensé mort. Je te tuais dans mon esprit, sans m’attarder sur les causes, mais en disséquant les effets. Ma vie n’avait plus de sens, ni de boussole, j’errais, hagarde au milieu d’une forêt obscure, aux ombres menaçantes, aveuglée par une brume de plus en plus épaisse. Je n’avais pas de petits cailloux à ramasser pour retrouver mon chemin, puisque le but (vivre) avait disparu avec toi. Durant ces brefs fantasmes morbides, je gravissais tous les étages de mes émotions et de la mélancolie. Je m’imposais ta mort en un désir masochiste de t’observer en train de me détruire. Comme un scientifique qui regarderait une souris perdre lentement la vie après l’avoir empoisonnée. Je me voyais me décomposer comme une lépreuse, malade de t’avoir trop aimé. Toi, mon vampire. Je comprenais à quel point tu m’avais dérobé mon sang, mon cœur, mes poumons, mes cordes vocales, mon système digestif, ma bouche et mes yeux, tout ce qui faisait de moi un être humain à peu près fonctionnel. J’étais devenue aussi apathique et inutile qu’une chaise trop vieille pour tenir debout. J’aimais faire mon deuil de toi pour mieux me réjouir de ta résurrection.
Ce petit jeu a perdu de sa saveur, puisque ta disparition est bien réelle. Tu es mort depuis dix minutes. Il est 6h23. Tu as décédé notre amour, tu l’as réduit en bouillie, tu as vomi les reliquats de ton indifférence. Il t’a suffi pour cela de refermer la porte et ne pas te retourner. Ce matin tu es parti, et je ne te survivrai pas. Un évanouissement cannibale. Il me dévore de l’intérieur, comme un ulcère que j’encouragerais à grandir. Ce matin, tu m’as tuée et je suis encore vivante. Y a t-il pire souffrance que celle d’être un cadavre conscient ? Je sais que les prochaines secondes seront plus longues que des années. Enfermée dans ce cercueil de 70 mètres carrés. Plus il y a d’espace, plus je me sens à l’étroit. Confinée, asphyxiée, je veux hurler, mais les cloisons sont trop épaisses pour que quiconque réponde à ma détresse. J’ai sûrement peur de l’écho qui me rappellerait à quel point la maison s’est démeublée. Comment as-tu fait pour me dépouiller aussi vite et tout faire tenir dans ta dérisoire sacoche ?
Il y a eu un précédent. Cette fois où j’ai failli te perdre pour toujours. Au début de notre rencontre, lorsque tu voulais tout précipiter.
Automobiliste fou dans une voiture de sport dernier modèle (toi), à côté d’une jeune fille trop prudente pour passer la deuxième vitesse de sa 2 CV chevrottante (moi). Tu as exigé qu’on vive ensemble au bout de quelques semaines, rencontrer mes parents, mes amis, mes frères, l’intégralité de la portion d’humanité ayant croisé mon chemin à un moment ou un autre depuis ma naissance à 6h13 un jour de juin. Je te voyais prêt à tout, tout de suite, et pour l’éternité, alors que mon pouvoir de projection ne dépassait pas les vingt-quatre heures. Je n’avais jamais planifié mes vacances, encore moins les week-ends et, si je ne pouvais empêcher les autres de me fixer des rendez-vous, je faisais en sorte de les annuler à la dernière minute. J’avais horreur de planifier autant que de consulter un livre de recettes. C’est d’ailleurs pour cette raison que je ne faisais jamais la cuisine, puisqu’il aurait fallu acheter à l’avance les ingrédients, et suivre des instructions. Ça me donnait la nausée rien que de l’envisager. La moindre décision me prenait un temps fou. Hantée par mes échecs précédents. Tu conjuguais au futur et moi à l’imparfait.
Las de nous disputer, nous avons fini par trancher. Notre histoire se vivrait au présent. Chaque jour, je t’ouvrirais une nouvelle part de moi-même. Tu as sucé la moindre bribe d’intimité que je te cédais. Je pensais garder la maîtrise, mais en réalité, je me dénudais. Le déjeuner familial, le plus douloureux de mes compromis, s’est déroulé à merveille. Tu es parvenu à ce que personne n’avait fait avant toi : te faire apprécier dès les premières minutes, non seulement par ma mère, mais par mon père. Tous mes amis t’avaient trouvé séduisant, ouvert aux autres, jovial. Nous devions nous rejoindre dans cet appartement où nous devions désormais habiter tous les deux. La veille, il y a eu ta voix grave au téléphone. Tu avais rencontré quelqu’un d’autre, préférant faire demi-tour avant de t’engager sur la voie rapide de notre vie à deux. Je n’en croyais pas mes oreilles. Tu m’avais forcée à quitter ma tranquille route de campagne et me lâchais en pleine accélération sur la bretelle d’autoroute. C’est ainsi qu’une première fois, tu m’as assassinée. Tu m’avais tout pris. J’étais nue, j’avais lâché mon bouclier. Cela m’a pris des mois pour te persuader de revenir vers moi. Des mois durant lesquels je me suis scrutée jusqu’à en avoir le tournis afin de déceler les erreurs que j’avais pu commettre. Était-ce mon corps un peu enveloppé ? Je commençais un régime. Mes brusques abysses de tristesse ? J’allais voir un psy. Plus rien ne comptait que le fait de te reconquérir. Le reste du monde s’était transformé en un cirque absurde, avec des marionnettes, des clowns jouant leur propre rôle, dans des dialogues ponctués de rires pasteurisés. J’avais autant d’épaisseur que du papier crépon. J’étais devenue friable, froissée, déchirée.
Mon anxiété ne s’est jamais éteinte, même lorsque tu es revenu en me demandant pardon. Tes excuses résonnaient comme une menace. Loin d’avoir baissé les armes, tu m’avais emprisonnée dans ton chantage. Seule ta présence me permettait de respirer. Tu étais devenu cette drogue dure me propulsant sur des cimes de jouissance, puis dans l’agonie du manque. J’ai commencé à vivre dans la terreur permanente de te perdre à nouveau, à tel point que ta présence m’était presque aussi douloureuse que ton absence.
C’est désormais chose faite. En un sens, je te remercie, je suis soulagée de ne plus avoir peur, car maintenant que tu m’as tuée une deuxième fois, je n’ai plus rien à craindre. Tu m’as emportée tout entière dans ta disparition. Tu ne m’as même pas laissé une semence fonctionnelle à l’intérieur, négligeant de me léguer un embryon d’espoir. Égoïste. Tu l’auras été jusqu’au bout.
Arrêter de tourner en rond. Chasser les pensées cycliques. Ce bruit de fond qui m’accable à peine réveillée. Me lever pour boire un café. Dans un sursaut de générosité, tu en as laissé dans la cafetière. Lait. Faux sucre. Jus d’orange. Mêmes gestes répétés à chaque rotation de la terre.
Heureusement que tu n’as aucune idée de ce qui trotte dans ma tête chaque matin lorsque tu pars au bureau. Chaque matin, où tu m’assassines en franchissant le seuil de la porte. Tu me dirais sûrement que je dramatise. Tu me prendrais dans tes bras, comme si j’étais une enfant éplorée, tu me tapoterais l’épaule, comme si tu attendais que je fasse un rot pour laisser sortir mon angoisse après m’être empiffrée de sombres pensées. Ton visage impassible, tes gestes mécaniques, ton sourcil levé en une ébauche de point d’interrogation. Tu te demanderais ce qui me transforme en boule de désarroi, dès que tu n’es plus là. La vérité, c’est que j’imagine à chaque seconde des collègues au féminin, te tournant autour tels des rapaces guettant leur proie. Tes récits de réunion, de contrats signés, je les traduis par des regards échangés, flirts et mains frôlées, autour d’une table ovale de la salle de conférences au 7ème étage de l’immeuble où tu officies pour changer la politique des pays, conseiller des présidents en fin de règne ou des directeurs de banques corrompus. Ton bureau donne sur une grande esplanade en face du centre commercial dans un quartier d’affaires, où les tailleurs ajustés laissent voir les mollets galbés et les chemises transparentes des bouts de soutien-gorge. Tu ne peux deviner la tempête qui dévaste ma tête, je fais en sorte de ne rien laisser filtrer de cette jalousie jamais rassasiée. Même le sommeil à tes côtés est une épreuve. Toi plus absent, moi plus solitaire. Aragon était poète. Je me contente de laisser mes doutes me torturer.
Petite, quand je prenais mon bain, ma mère me lisait les contes et légendes grecs. Je me souviens des pages jaunies, des couvertures épaisses sur lesquelles étaient imprimés des dessins de créatures mythologiques m’évoquant un monde fantastique. Je vivais par procuration l’histoire d’amour entre Pâris et Hélène, envoûtée par Aphrodite, me régalais des fantaisies des Dieux jouant avec les sentiments des mortels de manière si désinvolte. Déjà à l’époque, j’avais un certain goût pour la prédestination. Sans doute en raison de cet horaire étrange qui s’est associé à ma naissance. Ce treize qui m’invitait au monde sous les auspices les plus inquiétantes. Peut-être est-il temps de mettre mon fantasme à exécution pour me libérer des fers que je me suis moi-même attaché aux pieds. En finir avec ce personnage de tragédie. Toi mon vampire, mon bourreau. Ne dit-on pas que ce n’est que lorsqu’un homme meurt que l’on connaît le nombre de femmes qu’il a aimées ? A quoi sert de lutter quand tout est décidé d’avance ?
Je sais que tu finiras par m’achever par le fait simple d’exister.
Je sais aussi que je finirai bien par te tuer.

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