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Moi sans toi

mardi 22 avril 2014, par Séverine Capeille


Quand il rencontra Lucie Davila au croisement du cours Émile Zola et de la rue Racine ce jour-là, Victor Barthomier ne pensait à rien. C’était pourtant rare, et tout particulièrement depuis qu’il avait reçu une « Dernière Relance » du Trésor Public ; son cerveau cherchait en permanence une solution qui lui permettrait de payer ses impôts. Il ne pensait à rien et marchait sur le trottoir à l’ombre des platanes, digérant un Panini-jambon-mozzarella avalé trop vite afin de reprendre son travail à quatorze heures précises. Même s’il passait ses journées à surfer sur le web dans l’attente d’un licenciement économique qui ne devait plus tarder, Victor Barthomier restait ponctuel. Par habitude. Et cette rue, qui le ramenait à son bureau, il la connaissait dans ses moindres recoins. Par cœur. Alors il avait fermé les yeux à partir de la Place Chanoine Boursier, juste pour « voir » - l’idée l’avait amusé – s’il pouvait faire la suite du parcours sans chuter ; juste histoire de se lancer un défi facile à relever. Puisqu’il serait bientôt chômeur et que l’État voulait lui saisir le peu qu’il avait, ne devait-il pas se faire à l’idée d’avancer dans le noir ? Il s’était mis à marcher comme un funambule au-dessus d’un précipice. Concentré et confiant. Comme un enfant plein de malice. Maladroit et souriant. Il ne pensait à rien, si ce n’est à l’odeur de la pollution et aux bruits de la circulation. Une main attrapa la manche de son gilet au moment où il était en train de dangereusement s’engager sur un passage piéton. Victor Barthomier, architecte de profession, ouvrit les yeux. Lucie Davila était là. Sous un feu aussi rouge que ses lèvres. Elle le dévisageait en penchant légèrement la tête sur le côté. Tu veux te suicider ou quoi ? Certes, l’idée l’avait parfois effleuré, mais pas là, non. Non, il ne voulait pas mourir. Elle l’embrassa avec enthousiasme, l’empoignant de toutes ses forces, et il reconnut immédiatement son parfum. Le même qu’il y avait… quinze ans ? vingt ans ? Ils s’étaient retrouvés dans la même classe en terminale. Elle au premier rang, et lui au fond, à côté de la fenêtre pour regarder les mouvements de la grue qui construisait le dernier bâtiment du lycée. Il dessinait l’ouvrier perché dans sa cabine, entre terre et ciel, dans les marges de ses feuilles à carreaux. Il utilisait des pages entières pour des plans au crayon à papier, agrémentant l’édifice de terrasses fleuries et de balcons. C’était d’ailleurs comme ça qu’était née sa vocation. Il n’aurait jamais parlé à Lucie Davila si leur professeur de français n’avait eu l’idée de les réunir à l’occasion d’un atelier « Cadavres exquis » et ils n’auraient sans doute jamais couché ensemble s’ils ne s’étaient pas découvert de sérieuses affinités sur « Le jeu surréaliste des questions-réponses ». « Qu’est-ce que moi sans toi ? ». Peut-être même qu’ils ne se seraient jamais aimés, Lucie Davila et Victor Barthomier. A l’époque, ils étaient un peu les Roméo et Juliette du lycée. Ils avaient même créé un site web qui leur permettait de publier leurs plus belles répliques. « Qu’est-ce que… ? » Et l’autre, sans savoir de quoi il était question, trouvait une réponse à faire pâlir de jalousie André Breton. Pourquoi s’étaient-ils quittés ? En regardant celle qui venait de lui sauver la vie – elle en était en tout cas persuadée -, Victor Barthomier était bien incapable de le dire. « Qu’est-ce que moi sans toi ? » Les questions se bousculaient dans sa tête. Et l’odeur de ce parfum... Quel était son nom ? Il avait dû le savoir, mais il n’avait rien retenu. Ni le nom du parfum, ni la femme qui aurait pu être celle de sa vie. Elle était encore belle, elle avait bien vieilli. Sa robe grise en flanelle tombait parfaitement sur ses hanches et elle portait encore les cheveux longs, attachés en chignon. Il n’avait aucun souvenir de leur séparation. Une rupture qui n’avait sans doute pas dû être à la hauteur de leur passion. Victor Barthomier faisait partie de ceux qui avaient sacrifié leur jeunesse à la construction de leur Curriculum Vitae. Après son bac, il était parti perfectionner son anglais à Londres, gonflé d’impatience et d’ambition. Il ne s’était pas retourné. Lucie Davila avait pourtant attendu longuement, le cou tendu vers l’avant, plantée sur le quai de la gare, les bras ballants, dans l’attente d’un signe qui n’était pas venu. « Qu’est-ce que moi sans toi ? »… Ils se souriaient désormais bêtement. Tandis qu’elle rentrait le ventre pour cacher les kilos qu’elle n’avait jamais perdus après sa grossesse, il tentait de faire oublier le ridicule comportement dans lequel elle l’avait trouvé au coin de la rue par une assurance feinte qui ne trompait personne. Le feu passait au vert, puis au rouge, puis au vert… et leur conversation traçait les étapes de leurs vies comme des petits films publicitaires. Tout allait bien. Le grand bonheur. Ils étaient un peu pressés mais ils prendraient le temps de boire un verre. A l’occasion. Oui. Au bar de la Poste. Comme avant. Et quand ils s’embrassèrent, quand leurs peaux se touchèrent, les battements de leurs cœurs étouffèrent les bruits de la circulation. « Qu’est-ce que moi sans toi ? ». Lucie Davila et Victor Barthomier auraient voulu ne jamais pouvoir répondre à cette question.

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1 Message

  • Moi sans toi

    23 avril 2014 18:37, par Véronique

    Tu rentres dans la création pure et simple. Tes personnages prennent vie, ont leur propre caractère, leur propre histoire, leur propre ressenti. Je l’aime ton architecte. C’est un homme que je voudrais rencontrer. Ta Lucie est plus effacée. Elle joue un rôle dans la vie de l’architecte mais elle n’a pas de consistance par elle même. Le choix du prénom est très heureux. Comme une lumière, elle éclaire et réchauffe sans être "saisissable"...

    Comme d’habitude, j’aime ton univers.

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