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Vingt ans de métier

samedi 6 juillet 2013, par Séverine Capeille


Chloé. Il a eu du mal à se souvenir de son prénom. Chloé. Du mal à mémoriser. Parce qu’elle ne dit jamais rien, Chloé. Une élève effacée. Presque transparente. On la traverse et on voit le mur derrière. Le mur bétonné. Juste un mur. Elle ne l’avait d’ailleurs jamais intéressé. Question de sélection pas naturelle. Trop occupé à « canaliser », à « gérer », à aménager une hiérarchie de vigilance qui va de l’élève le plus pénible (totale priorité) au plus complexé (totale tranquillité). C’est comme ça. Comme cette histoire de 90 pour 10 qu’une de ses collègues avait un jour expliquée au Directeur Pédagogique. Passer 90% du temps pour 10% d’élèves qui posent problème. Elle ne trouvait pas ça normal. Et c’était vrai. Les autres, on pouvait passer à côté. Sans faire exprès. Sans même culpabiliser. Et puis un jour, Chloé. Chloé s’avance vers le bureau. Chloé s’excuse de… De quelque chose qu’il n’entend pas ; qu’il lui demande de répéter. Ses livres. Oubliés. Et pour le cours du lendemain… ? Elle dit « Désolée ». Livres oubliés trop loin. Alors il lève la tête pour la regarder. Jusque-là, il était penché sur une « progression pédagogique » qu’il annotait dans les marges au crayon à papier. Objectifs. Compétences. Séance X dans Séquence B. Loin comment ? Et c’est elle qui baisse les yeux maintenant ; qui dit que c’est compliqué, oui que c’est… compliqué. Elle ne ment pas. Il le sait parce qu’on ne la lui fait plus, à lui, après vingt ans de métier. Les bluffeurs, les filous, les fumistes, il ne tarde pas à les démasquer. Les renvoyer à leur place sans ménagement. Mais Chloé dit la vérité. C’est évident. Elle se tient debout, un peu voûtée, comme une enfant. Loin comment ? Un ange passe, qui laisse tomber l’hiver sur la peau de ses dix-sept printemps, qui étouffe le chahut des autres élèves, le brouhaha grandissant. Elle ne peut pas tout raconter. Elle ne peut pas articuler des phrases complètes : sujet – verbe – complément. Juste des mots, comme les pièces d’un puzzle à reconstituer, comme des repères sur un parcours de combattant. Elle dit « maman », elle dit « foyer », et tout un paysage commence à se dessiner. Elle chuchote une ligne de fuite ; répète « compliqué ». C’est alors qu’il tourne la tête brusquement. A cet instant, il doit faire preuve d’autorité, arrêter le vacarme qui s’est graduellement installé. Mais il n’a pas besoin de parler, il se contente de regarder les élèves en tapant le bureau avec le bout de son crayon à papier. Quelques coups seulement. Sourcils froncés. En les fixant. C’est suffisant. Vingt ans de métier. Ce n’est pas rien. Comme tous les jeunes profs, il avait commencé par beaucoup crier, mais cette époque était déjà loin. Le silence revient. Ils doivent corriger leur copie, la copie que Chloé tient encore dans sa main. Trois sur vingt. Mais que s’est-il passé ? Chloé ? Il voit bien qu’elle a essayé de répondre à toutes les questions, d’appliquer la méthode sur laquelle il avait insisté. Les ratures indiquaient qu’elle avait sans doute dû beaucoup hésiter, relire plusieurs fois avec pugnacité. Et il est désolé. Lui, maintenant, il est réellement désolé. Les efforts n’ont pas payé. Ça arrive, parfois, de devoir attendre longtemps, il ne faut pas se décourager. Qui pourrait l’aider ? Personne, à part l’assistante sociale du foyer. Une gentille femme, selon Chloé. Non, elle ne peut pas compter sur ses parents. Ses frères et sœurs non plus, parce qu’ils sont restés « là-bas », dans un « là-bas » qu’elle montre avec son bras sur le côté. Un « là-bas » qu’elle ne veut plus regarder, d’où sa mère l’a « virée ». Il pose son crayon à papier. Elle n’en dira pas plus. Inutile d’insister. La honte ne se confesse qu’après de longues années. Parfois, jamais. On meurt avec. On l’emporte sous terre, la honte. Mais pour l’instant, Chloé voudrait retourner s’assoir. Elle n’est plus transparente. Juste une ombre morcelée qu’il aimerait retenir encore un peu. Qu’est-ce que sa mère avait bien pu lui reprocher ? Ce n’était certes pas la première élève dans ce cas, il en avait déjà tellement entendu… Mais Chloé, non, il n’aurait jamais imaginé, il n’aurait jamais cru… « Depuis quand ? ». La question lui échappe, à voix basse, et elle répond « deux ans ». Le bruit couvre son murmure, mais il sait lire sur les lèvres. Vingt ans de métier. Sa main s’abat brutalement sur la table et obtient aussitôt le silence demandé. Ça, oui, il sait faire. La discipline. Ça ne lui pose aucune difficulté. Mais Chloé… Il la regarde comme un débutant ; comme quand son cartable sentait le cuir, et qu’il croyait se faire respecter en hurlant. Il la regarde comme un paumé qui cherche sa salle de cours dans un nouvel établissement. Apeuré. Vigilant. Un rien pourrait la briser, Chloé. Comme une brindille dans un coup de vent. Et que lui dire ? Ce n’est ni l’endroit ni le moment. Il a des objectifs à atteindre, un programme à terminer. Coûte que coûte. Vaille que vaille. Il a une carrière à mener. Pas le temps de la plaindre, pas le temps de l’aider. Pourtant… Pourtant, il reprend son crayon à papier. Il entoure le nom sur la copie : Chloé. Puis il la regarde et sourit.

  - Alors ?

  - Alors quoi ?

  - Alors, tu vois quoi ?

Elle soupçonne un piège, fait la moue, ne sait pas. Il répète la question et elle ose timidement :

  - Mon prénom entouré au crayon ?

Pas mal. Mais tout, oui, tout dans la vie, est une question de regard. Il y a tellement de façons de voir… Là, elle avait raison. C’était indéniable. Mais insuffisant. Parce qu’il y avait aussi un peu d’encre dans un cercle, et beaucoup de bleu dans du noir, et cinq lettres calligraphiées… Se rendait-elle compte ? Cinq lettres comme les cinq doigts de la main, liées à jamais, inséparables… Il y avait cinq lettres qui la nommaient, elle, Chloé, dans un cercle parfait, et ce cercle, ce petit cercle dans un coin de la page, c’était aussi son monde à elle, dans un coin de la classe, son monde à part… Oui, tout est question de regard. Et il répète la phrase, sans dire qu’il ne l’avait jamais remarquée auparavant, Chloé, sans dire qu’il regrette avoir « pris du recul » - cette expression-phare que collègues et amis lui avaient répétée et qu’il avait bien finie par appliquer - oui pris tellement de recul, au point de ne plus voir, de ne plus savoir regarder… Il refait le tracé sur la copie, la mine du crayon épaissit et accentue la couleur noire. Ce n’est pas la note, mais son nom qu’elle doit observer. Ce nom, qui est arrivé jusque-là, malgré toutes les embûches, les silences et les soirées de solitude… N’est-ce pas ? Il ne se trompait pas ? Qui est arrivé jusque sur son bureau alors que rien, visiblement, ne la prédestinait à continuer ses études. C’était ça, qu’elle devait voir. Concentrer son attention sur les possibilités du présent, considérer le trait au crayon comme un cocon rassurant, la possibilité d’écrire sa propre histoire. L’école est là pour l’aider, oui, là pour l’aider… Mais il se tait brutalement. Gêné par le silence environnant. Tous souhaitent entendre ses propos, peu habitués à le voir prolonger des messes basses. Chloé relève la tête et réalise ce qu’il se passe. Leurs yeux se croisent. Tout est question de regard… Alors, d’un signe de tête, il signifie qu’elle peut retourner s’assoir. Et tandis qu’elle marche, aussi droite que possible, entre les rangs, il ne peut s’empêcher de penser à cette fin d’année qui approche, ce mois de juin qui donnera son lot d’au revoir. Combien d’entre eux aura-t-il vraiment aidés ? Combien, parmi ceux qui lui font face, sont aussi seuls que Chloé ? Il a surpris une conversation trois jours plus tôt dans une autre classe. Julie parlait. Julie disait qu’elle avait réussi à choper des clefs et qu’elle pourrait rentrer chez elle si elle se dépêchait de faire un double en cachette. Ni vu ni connu. Tiens ? Son trousseau était-il perdu ? Pas du tout, avait-elle rétorqué, elle n’en avait jamais eu. Il lui avait fait répéter, parce que, peut-être, était-il fatigué, oui, peut-être avait-il mal entendu ? Après tout, c’était la fin de la journée et les bruits s’élevaient du couloir pendant l’intercours. Mais l’explication était claire. Elle n’avait pas le droit de se trouver dans l’appartement sans la présence de sa mère. Pourquoi ? Parce qu’elle était maniaque à crever, sa mère, et qu’elle ne supportait pas l’idée que le moindre objet fût déplacé. Pour des conneries, quoi. Mais le problème, c’était qu’elle n’était pas souvent là. Elle cherchait un mec. Un mec gentil, avait ironisé Julie en laissant entendre que cela ne présageait pas d’amélioration à court terme. Et elle en avait marre de rester dans la rue, Julie. Avec un double des clefs, elle pourrait s’organiser, dormir dans son lit quand sa mère partait tout le week-end. Elle pourrait éviter de squatter chez des amis... Julie. C’était Mardi. Il en était resté bouche bée. Un peu comme maintenant. Il offre un visage dépité à ses « apprenants ». C’est ainsi qu’il faut désormais les appeler. Des « apprenants ». Le Directeur du CFA avait même tenté le mot « clients » une fois, pendant une réunion. « Clients » parce que « entreprises » et « subventions », parce que « emplois » et « efficacité », et plein d’autres raisons. Mais personne n’avait adopté cette expression.

  - Vous avez fini la correction ?

Chloé est assise à sa place, au fond. Elle est la seule à ne pas le fixer avec de grands yeux ronds. Ils ont fini depuis un bon moment. Quelques « oui » s’élèvent dans la classe, sans enthousiasme. Il est bizarre. Pas comme d’habitude. Comme si la réponse était sans importance. Comme si quelque chose s’était éteint dans son regard. Hagard. Il n’essaye même pas de donner l’illusion. Et pourtant, c’est ce qu’il fait le mieux. Donner l’illusion. C’est sa spécialité. Vingt ans de métier. Depuis le jour où on lui avait proposé un poste d’enseignant, il avait fait semblant. D’abord, semblant d’être content. Ensuite, semblant de comprendre son emploi du temps. Dix pages imprimées. Dix-huit classes en alternance. Sept-cent quatre-vingt-dix heures de FFP, « Face à Face Pédagogique » dans le jargon. Deux-cent-soixante-treize élèves dont il fallait apprendre les noms. Il s’en sortait en les appelants par leur prénom. Il feintait. Ça réduisait l’effort de mémorisation. Il faisait croire qu’il maitrisait. Tout. Qu’il n’avait peur de rien. Qu’il était capable de gérer n’importe qu’elle situation. Avec son gros cartable. Son gros cartable qu’il trimballait partout, qui lui déformait le dos et lui donnait une démarche bancale. Il faisait croire qu’il était impartial. Avec ses lunettes sur le nez. Ses lunettes qu’il portait pour paraître plus âgé. Il faisait croire qu’il était équilibré. Et il passait de classe en classe : BTS, BAC ou CAP ; sections PIPG, SED ou DECG ; cours parfois en version EOM, évaluations en QCM et CCF, demi-groupes en ECJS et AP... Il faisait croire qu’il parlait encore français. Après tout, n’était-il pas prof de Lettres ? Il n’avait plus le temps de lire, mais il pouvait citer des livres totalement inconnus. Avec assurance. Sans sourciller. Il savait improviser. Faire des pirouettes. Devant le tableau, quand il ne connaissait pas la réponse à une question. Devant l’administration, quand il leur fournissait une progression pédagogique bidon. Une progression avec des colonnes « compétences » et « capacités » qu’il remplissait sans pouvoir faire entre elles une réelle distinction. Des « objectifs » qu’il savait inaccessibles mais qu’il poursuivait malgré tout, et qui lui valaient encore de trop fréquentes hausses de tension. Il faisait croire qu’il allait bien. Copie après copie. Année après année. Il s’attachait à terminer un programme dont le sens n’avait jamais cessé de lui échapper. Il vieillissait à chaque rentrée. Quand il découvrait les dates de naissance. Il voyait l’écart se creuser. Alors, il ne portait plus de lunettes. Et son cartable s’était allégé. Signe de son expérience. Vingt ans de métier. Il déjouait toutes les embûches et les difficultés. Refusait les sorties scolaires : trop risquées. Ne demandait plus de rédactions autobiographiques depuis qu’une élève avait confié qu’elle se faisait régulièrement violer. Se blindait. Et personne ne pouvait rien lui reprocher.

  - M’sieur, est-ce que je peux aller aux toilettes s’il-vous-plait ?

Tristan lève la main et se tient déjà, les fesses au-dessus de la chaise, prêt à bondir en direction de la porte. En hochant la tête pour lui accorder la permission, le prof qui a vingt ans de métier regarde l’adolescent avec cet air de celui-à-qui-on-ne-la-fait-pas, de celui qui soupçonne une ruse pour utiliser le téléphone portable, mais qui ferme les yeux, volontairement, et le signifie distinctement. Face aux nouvelles technologies, il a abdiqué, progressivement mais inéluctablement. Il ne confisque plus rien : vu les prix, ce serait une trop grosse responsabilité. Il ne s’assure plus que les portables sont éteints : ce serait peine perdue. Il n’exclut plus personne en cas de sonnerie intempestive pendant un cours : il attend juste des excuses. Parfois, même, il s’en amuse. De toute façon, lui aussi, il a son smartphone. Il surfe sur Twitter et Facebook pendant les interros. Il envoie des mails et des textos. Il lui arrive même, parfois, de décrocher pour un appel en « numéro privé ». Car il espère toujours que Marlène va le rappeler. Un jour. Même si le divorce a été prononcé. Il espère et il sort dans le couloir en prétextant que « c’est important ». Il le pense. Sincèrement. Mais ce n’est jamais Marlène, et il revient dans la classe de moins bonne humeur qu’avant.

  - Prenez vos livres à la page 52.

Sauf Chloé, qui l’a laissé quelque part, loin. Aussi loin que tous les paradis perdus.

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