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Feu la Friche RVI

jeudi 21 juillet 2011, par Séverine Capeille


- François, tu es là ?
Nous avons pris rendez-vous par téléphone. François a accepté que toute l’équipe du webzine Sistoeurs vienne occuper les locaux de la friche RVI afin de tourner un petit clip vidéo. Oui, François est là. Il nous accueille avec gentillesse, nous fait traverser l’usine désaffectée, nous fait visiter la salle consacrée aux expositions, la salle de concert… Et puis il nous présente le coq, Gédéon, que je peux parfois entendre quand je suis en classe.

- Prenez votre livre p.143, exercice 5. Est-ce qu’il y un volontaire pour la lecture du texte ? Philippe ? Oui, nous t’écoutons.
Nous sommes dans la salle C-315, la dernière au bout du couloir et la plus lumineuse de l’étage. Elle donne sur la friche, et nous dominons ce brave Gédéon qui s’époumone à longueur de journées, lançant des « Cocoricos » éraillés qui ont le don d’agacer certains profs. Moi, je trouve ça plutôt dépaysant, et les plaintes de mes collègues me font sourire. Ici, l’élève lit l’énoncé de l’exercice dans une salle de cours qui offre une vue panoramique sur d’étonnants graffitis.

- Et tu nous permets de graffer le nom « Sistoeurs » sur ce mur ?
La friche, je l’ai connue pratiquement à ses débuts. Je me souviens d’un week-end où les graffeurs avaient accueilli le public dans les locaux. Je déambulais parmi des badauds de tous les âges, impressionnée par cet endroit insolite et original ; ces œuvres exceptionnelles. J’étais surprise et émue. J’avançais, souriante, dans cet espace qui narguait le « bling bling » d’un monde trop policé. Je n’aurais jamais imaginé venir plus tard avec mes propres bombes colorées, jamais pensé écrire le nom du site que j’avais crée. Juste sous les fenêtres de mon lieu de travail.

- La Culture ? Elle est ici et là-bas. Des deux côtés du grillage. Vous voyez ?
25 000 mètres carrés de bâtiments des anciennes usines Berliet s’étendent devant nous. Ce qui est devenu une friche artistique dont les murs abritent de multiples activités offre un exemple de ce que la Culture peut représenter. Face au milieu scolaire qui aborde cette notion sur un plan individuel, insistant sur l’ensemble des connaissances acquises, l’instruction et le savoir, la Friche RVI illustre un plan collectif en privilégiant les manifestations artistiques, le métissage et la création. La culture se comprend dans cette dualité et, sans doute est-il possible de dire qu’elle est sujette à passer les frontières, à dépasser les cadres, à faire des va-et-vient entre les territoires…

- Silence, on tourne !
Interroger, partager une aventure humaine, amener à la réflexion dans la tolérance sont quelques uns des points communs que les Sistoeurs partagent avec les Frichards. Ils sont nombreux à coexister dans cet endroit unique, à donner libre cours à leur talent en se respectant mutuellement. On dit qu’ils seraient parfois plus de quatre cents. Quatre cents artistes unis dans cet espoir fou de transformer la société, de rassembler les gens. Ils organisent des soirées associatives, des concerts, des repas de quartier de temps en temps. Plus qu’un lieu de création, c’est un authentique lieu de vie.

- Non, la culture « alternative » n’est pas au programme. D’autres questions ?
« Cultures de la rue, de la débrouille et de la solidarité, cultures des free party et de la musique libre, culture de l’auto-organisation, cultures de formes artistiques multiples et mobiles... » sont les termes employés par ceux qui occupent l’ancienne usine. Nous avons sous nos fenêtres un des plus grand centre d’art alternatif d’Europe, un espace de liberté sans équivalent, et un coq plein de zèle qui partage cette incroyable aventure culturelle. Des groupes de spectacles vivants, des plasticiens, des grapheurs, des sculpteurs… défendent ensemble l’idée d’une friche libertaire.

- Tu habites là ?
François vit dans un bâtiment au fond de la friche, à proximité de la salle de concert. Il a installé toutes ses œuvres et ses affaires dans un espace qui s’étend sur deux étages. Son visage s’assombrit en balayant du regard ce qui ressemble désormais plus à un « loft » qu’à un véritable « squat ». Il sait qu’il va devoir partir. Les artistes ont obtenu du Tribunal administratif de Lyon un sursis de six mois pour quitter les lieux. L’avenir est incertain. Les solutions proposées par les services et élus de la Ville ne leur semblent pas satisfaisantes pour continuer de mener à bien une expérimentation à la fois sociale et artistique. L’automne est triste.

- Pardon Solange ? Tu veux savoir pour quelles raisons il y a une inscription sous les fenêtres qui indique « SEPR M’A TUER » ?
Je me lance d’abord dans un rappel des règles du participe passé qui me permet de gagner du temps. J’explique ensuite le contexte historique de cette phrase, l’affaire Omar Raddad. Je tente une digression sur les erreurs judiciaires, le rôle des médias… Mais Solange réitère sa question en me fixant droit dans les yeux. Impossible d’éluder. Il me faut trouver le ton adapté à la situation, adopter un air détaché, masquer un quelconque parti pris dans le conflit. Les faits, rien que les faits… Ne pas développer. Trois phrases suffisent pour tout résumer. Le terrain a été racheté. Les artistes vont devoir quitter les lieux. La SEPR va s’agrandir.

- 2000 m2 ?
Le feu s’est propagé le soir du 19 décembre 2010, lors du concert de René Binamé. Au retour des vacances d’hiver, nous découvrons avec effroi un paysage dévasté. On nous informe de la superficie concernée : 2000 m2. Je ressens alors un choc comparable à celui vécu quelques années auparavant, lorsque j’étais étudiante et que je travaillais à la bibliothèque de l’Université. Durant la nuit du 11 au 12 juin 1999, un terrible incendie avait détruit plus de 300 000 ouvrages. Au matin, il ne restait qu’un sol jonché de feuilles blanches éparpillées, à moitié calcinées, baignant dans ces quelques centimètres d’eau que les pompiers avaient laissés. Et ce silence…

- Comment ça « de quel côté je suis » ? Mais du côté de la Culture, voyons !
Le bruit des tables et des chaises résonne dans la salle au premier coup de sonnerie. Les élèves enchaineront l’heure suivante avec un cours de maths, ou de sport. Qu’importe. Ils crient déjà dans les couloirs. Leur temps est compté. Décompté. Leur énergie, leurs esprits ouverts sur l’inconnu, bref, leur jeunesse, passe si vite. Ils sont pleins d’audace, de spontanéité, d’imagination et de fantaisie. Ils sont un peu comme les artistes de la friche RVI. Sauf qu’ici, les murs sont gris. Uniformément gris.

- François, tu es là ?
L’écho renvoie la question à l’infini, rebondissant sur les structures en ferraille meurtries. L’endroit est désert. Le maire de Lyon a immédiatement imposé la fermeture anticipée du site pour des raisons de sécurité. Seuls quelques objets hétéroclites témoignent encore de la richesse créative d’une époque désormais révolue. Ainsi, la Friche finit de la pire des manières, dans la rubrique des faits divers. De la fenêtre, je vois maintenant les lambeaux d’un large tissu, encore accroché à la carcasse, flottant comme l’étendard d’une révolte dont les flammes ont eu raison, un peu avant Noël. On peut entendre le vent traverser les couloirs d’une poésie perdue. Gédéon ne chantera plus.

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6 Messages de forum

  • Feu la Friche RVI

    15 août 2011 13:23, par Flô
    Étonnante destinée que celle de la Friche... J’ai appris cet été que Jules Bonnot de " la Bande à Bonnot ", anarchiste adepte de la propagande par le fait du début du siècle dernier, était passé par l’usine Rochet-Schneider. Un siècle plus tard, l’usine est devenue La Friche autogérée, lieu artistique et libertaire. La Friche a brûlé et ils vont agrandir le SEPR, mais je fais le pari que le fantôme de Bonnot continuera de hanter ce lieu et de faire germer des idées anarchistes dans la tête des gones qui passeront par là...

    Voir en ligne : L’épopée de la bande à Bonnot

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    • Feu la Friche RVI 15 août 2011 20:30, par Séverine Capeille
      Merci Flô pour cette contribution et ce lien. L’idée de bosser aux côtés de ce fantôme me plait beaucoup ;o)

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  • Feu la Friche RVI

    26 juillet 2012 05:34, par François
    Je suis là ! Je n’avais jamais lu ce texte jusqu’à aujourd’hui. Le temps de panser les plaies et de se reconstruire. Comme vous avez du le constater, mon atelier a brulé dans sa totalité. Merci. Liv&Lov François

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    • Feu la Friche RVI 3 août 2012 12:45, par Séverine Capeille
      François, tu es là ?! Comme ça me fait plaisir de te lire :o) Sache que ce texte a été publié dans un livre, et que je suis heureuse de pouvoir témoigner de cette aventure humaine malheureusement relayée au rang des souvenirs. J’espère que tu vas bien et que tu poursuis tes activités artistiques. Nuff respect et à bientôt. Séverine.

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      • Feu la Friche RVI 6 août 2012 01:57, par François
        Quel livre ?? Cela me ferait plaisir de te revoir. fgiovangigli@laposte.net. J’ai mis en ligne ton texte sur mon blog, François Giovangigli, et sur celui de la NeXTe, la salle de concert qui est devenue Immatérielle. A bientôt. Amicalement. F

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        • Feu la Friche RVI 6 août 2012 10:32, par Séverine Capeille
          On va se revoir et je te donnerai un livre en mains propres, tu verras, c’est une très belle rétrospective photo sur papier glacé, et ce texte en est la conclusion. Je te contacte en MP. Heureuse de te retrouver :o)) Amicalement. Séverine

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