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Jérusalem, ville (d)étonnante

Un texte de Luc Quinton

samedi 11 juin 2011, par Le Collectif Sistoeurs

Jérusalem fait parler d’elle depuis si longtemps. Ici, toutes les religions se croisent, nombre de cultures aussi, toutes donnant l’impression de méconnaître celle d’à côté. Et pourtant. Après être passés par la douane (à Tel-Aviv) où il ne fait pas bon être jeune, black et pire encore, musulman bien que français – un jeune de la banlieue parisienne arrivé par le même vol que moi en a fait la triste expérience, bloqué presque deux heures pour être confronté à nombre de questions aussi surprenantes qu’insupportables – c’est cette première étape qui se dessine. Depuis la porte de Damas que les israéliens veulent fermer pour privilégier celle opposée qui “obligerait” ainsi les touristes à ne plus trop venir se perdre et dépenser leur argent dans le quartier arabe, la vielle ville, étonnante voire détonnante, s’offre à nous. Ses ruelles qui se succèdent, où les commerçants proposent du traditionnel souvenir à l’objet incontournable du quotidien. Couleurs, odeurs, saveurs ; la fête des yeux et des narines. Les légumes, les pâtisseries, les vêtements colorés, les feuilles de vigne vendues à même le sol par des femmes druze, les keffieh, les jus de fruits frais et bien entendu le thé ou le café…

Tout semble si paisible malgré le monde qui déambule, habitants et touristes, pèlerins, processions. Tout semble paisible, et pourtant. Deux militaires sont ici adossés à un mur, plus loin un groupe de pèlerins juifs descend une rue accompagné par un civil mitraillette en bandoulière ; plus loin encore, sans raison apparente, un jeune arabe est interpellé par une petite dizaine de militaires. La vie quotidienne dans la ville est ainsi qui se poursuit dans une tension surprenante. Dans leurs habits noirs les juifs marchent vite, le nez au sol ; des hommes, les femmes ne viennent pas se perdre par ici. Les palestiniens quant à eux regardent droit devant, osant quelques fois de sombre regards. Jérusalem n’est pas une ville comme une autre. La même, dans un contexte de paix serait autrement plus belle, attrayante, gaie. Et même le quartier dans lequel nous devrions nous sentir particulièrement à l’aise puisque hyper protégé, laisse comme une désagréable sensation de tension extrême.

Le quartier juif où aucun arabe ne s’aventure hormis les rares embauchés au noir pour nettoyer les rues, offre la vision d’un endroit fermé, quasi hermétique ; même s’il n’y a pas de portes pour le délimiter, l’ambiance de ce quartier y est tout de suite différente, à l’image d’une petite ville de province habillée de terrasses ombragées, de squares pour les enfants, de commerces à l’occidentale… Mais. Mais, malgré cette surveillance de tous les instants, tout le monde ici paraît gris, triste, renfermé sur lui-même. Le petit groupe de musique qui traverse la grande place où la synagogue a été ouverte sur l’emplacement d’une ancienne mosquée – elle fermée depuis – ne parvient pas à enchanter l’espace et ses habitués. Comme si nous étions dans un petit pays occupé, entouré d’armées d’envahisseurs… Mais les hélicoptères que nous entendons régulièrement sont bien ceux de l’armée israélienne. Des barreaux aux fenêtres jusque dans les étages, des cameras dans tous les sens, des militaires et des milices dans toutes les rues, et des regards qui en disent long sur la vie ici. Les enfants eux-mêmes ne semblent pas joyeux ; comment pourraient-ils l’être dans ce climat de peur et d’angoisse alimenté jour après jour afin de justifier le sort fait aux palestiniens ? Même les chats israéliens semblent ne pas être autorisés à rencontrer leurs homologues palestiniens…

Ali, mon guide à la peau noire, s’est ici fait molester quinze jours avant (il a dû être transporté crâne ouvert à l’hôpital par deux ouvriers palestiniens qui passaient par là) ; ses commentaires sur l’histoire de la Palestine ayant déplus à des fanatiques. Paranoïa city pourrions-nous nommer ce lieu. Un quartier qui s’étend petit à petit sur les autres, le quartier africain où vit depuis toujours Ali justement dans ce petit deux pièces, quartier si petit mais si menacé, et le quartier arabe bien sûr où les colons juifs s’installent par tous les moyens dans les étages supérieurs afin de dominer la rue, de dominer la ville. A l’instar de cette maison “occupée” par l’ancien premier ministre Ariel Sharon (toujours dans le coma) au cœur du quartier arabe, voulant comme imposer sa suprématie par ses drapeaux et son énorme hanoukkia, chandelier à neuf branches, pour bien montrer qui est le maître ici, le tout largement vidéosurveillé bien entendu comme l’ensemble des habitations des colons.

A tel point que dans certaines rues, les commerçants palestiniens doivent protéger leurs étals par des grillages disposés en travers de la rue au-dessus des boutiques, voire de placer des tôles ondulées pour ne plus recevoir continuellement déchets et autres projectiles de la part des voisins juifs installés au-dessus. Des ruelles deviennent ainsi petit à petit des tunnels où la lumière du jour pénètre difficilement.

A l’extérieur, Jérusalem ouest se dote du tout nouveau tramway vendu par Alsthom au détriment des règles internationales. La ville se déploie, belle et occidentale.

Pas comme de l’autre côté où les rues habitées par les palestiniens sont cependant régulièrement investies par les colons. Ici, telle maison vidée de ses ancestraux habitants au profit d’une famille juive. Là, un pâté de maison détruit pour voir surgir une mini-colonie entourée de murs et de barbelés. Dans ce soit-disant pays démocratique ce ne sont pas les papiers démontrant l’antériorité de propriété qui a force de loi, mais la force qui fait loi face aux plus anciens documents pourtant certifiés. Force encore pour protéger cette nouvelle synagogue ; force visée un jour où je passais par là, à coups de cailloux par de jeunes palestiniens – cinq ou six entre 10 et 12 ans – “jouant” en réel à l’Intifada. L’armée a finalement investie le quartier après que les enfants aient disparus dans les ruelles.

Jérusalem est donc cette ville historique où l’histoire justement est mise à mal. Depuis ce village de Lifta toute proche à l’ouest, petite ville que l’armée israélienne a vidé de ses habitants en 1948 mais qu’elle n’a pas détruite à la différence de très nombreux autres. Aujourd’hui, les traces de roquettes sur les façades ne surprennent pas les badauds israéliens qui viennent ici se promener sans savoir ce qu’il s’est réellement passé. Tous pensent, comme on leur apprend, que les palestiniens sont partis mais ont ne sait jamais pourquoi, comment, et où…

Des fouilles archéologiques sont organisées pour démontrer l’existence du peuple juif il y a plus de deux mille ans alors que de plus en plus de spécialistes et d’historiens juifs mettent en doute cette réalité défendue coûte que coûte. Le Dôme du Rocher, joyau historique et architectural de Jérusalem, premier chef-d’oeuvre musulman, pourrait lui-même être victime de cette frénésie de réécriture de l’histoire et disparaître en tas de gravats ; ce n’est pas encore fait mais le projet de troisième temple avance qui effacerait ainsi une partie de l’histoire de notre humanité. Face à la vieille ville, les oliviers disparaissent quant à eux pour faire place à un immense cimetière juif dont les occupants souhaitent être les premiers à voir arriver le messie lorsqu’il reviendra sur terre...

Jérusalem c’est tout cela, brossé sommairement ici au travers de ce petit carnet de voyage. Les quelques photos que je joins viennent illustrer mon propos que bien d’autres écrits plus pointus que les miens viendront confirmer. Les palestiniens sont humiliés, quotidiennement, spoliés, assassinés sous le prétexte insupportable que cette terre devrait revenir aux juifs suite à l’engagement des nations unies en 1948 (engagement qui donnait la moitié de la terre mais qui est très très largement dépassé depuis). Les massacres se sont multipliés depuis dans l’objectif de détruire ce peuple. Pourquoi les palestiniens devraient-ils payer pour un crime qu’ils n’ont pas commis ? Le génocide des juifs lors de la deuxième guerre mondiale n’est pas de leur fait. Pourquoi devraient-ils subir encore et encore cette situation en forme de vengeance ? Mon grand-père paternel est mort en déportation. Il était résistant, cheminot résistant. Il a caché nombre de personnes en fuite, et notamment des juifs ; il a contribué au sabotage de convois en partance pour les camps… Au regard de cette histoire-là je ne peux accepter l’histoire présente. Quand donc la communauté internationale imposera à Israël de respecter les décisions et injonctions votées depuis plus de 60 ans ? Quand les États prendront-ils leurs responsabilités face à ce nouveau génocide couvert par un silence insupportable ?

Je cite ici quelques exemples, quelques anecdotes, quelques ressentis. Mais au-delà, je vous invite à aller voir sur internet, à vous informer, et à dénoncer. C’est ce que les palestiniens attendent de nous, tellement abandonnés. Bien entendu, je vais poursuivre dans les jours qui viennent ce récit pour vous faire part de mon sentiment, avec quelques photos tirées des 3000 réalisées durant ce périple (une exposition est en préparation). Je reste bien évidement à disposition pour répondre à telle ou telle de vos interrogations en rappelant cependant que je ne suis ni historien ni spécialiste, seulement un citoyen sensible à ce qui se passe en Palestine. Merci à vous et à bientôt.

Luc Quinton, plasticien colleur d’histoire.
http://www.luc-quinton.com

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