Sistoeurs

Accueil du site > Portraits > Selecta Kty au mic !

Selecta Kty au mic !

mercredi 18 mai 2011, par Séverine Capeille


Tu es à l’origine du célèbre sound system parisien appelé « I Love Sound » et composé exclusivement de femmes. Depuis dix ans, tu représentes le reggae au féminin et, dans la mesure où nous avons les mêmes objectifs via des arts différents (la musique pour toi, l’écriture pour moi), je me dis que nous étions sans doute vouées à nous rencontrer. Tu crois au destin Kty ?

Oui, je crois au destin comme je crois à la toute puissance divine qui nous rassemble. Mais je ne me pose pas trop ce genre de questions parce que je vis au jour le jour. En fait, je crois aussi qu’il n’y a « que les montagnes qui ne se rencontrent pas » donc, si nous sommes amenées à nous rencontrer, c’est surement qu’on doit avoir des choses à faire ensemble.

Les circonstances de notre rencontre sont assez particulières. Nous avions un ami commun et nous avons réalisé en même temps qu’il n’en était finalement pas un ! Tu veux expliquer l’étrange histoire de « Blablaoui » ?

C’est vrai, nous nous sommes rencontrées grâce à un escroc ! Un genre de gars qui voulait infiltrer le milieu reggae pour se sentir exister. Il pensait pouvoir manager le sound system. En réalité, ce mec était un gros mythomane qui est arrivé à berner beaucoup de gens, mais on a déjoué ses faux plans et il a disparu. Ce genre de personne nous fait finalement du tord et discrédite le mouvement. Déjà que ce milieu est mal perçu par beaucoup de gens, si en plus on se coltine des gars qui nous la font à l’envers, tu imagines bien qu’on nous prend tous pour des bouffons.

C’est vrai, le cas « Blablaoui » est significatif mais malheureusement pas unique. Les menteurs sont nombreux. Crois-tu qu’on puisse dire qu’au « Bling Bling » dans le hip hop réponde le « Bla Bla » dans le reggae ?!

Il y a aussi du « Bling Bling » dans le reggae et du « Bla Bla » dans le hip hop ! (rires) Il y a du « bla-bla-bling-bling » ! Si Bob Marley vivait encore là aujourd’hui, il serait peut-être déçu. Je pense beaucoup à lui en ce moment parce que ça fait trente ans qu’il est mort et qu’en fait, il est toujours aussi vivant. Pour moi, c’est un vrai prophète, un des derniers héros du vingtième siècle. C’est un messager de Jah qui a fait le travail vraiment partout dans le monde avec la musique. C’est lui ma première référence. Le mouvement a beaucoup perdu de sa spiritualité. Dans la génération d’aujourd’hui, beaucoup sont là pour le « fashion », pour s’amuser, se montrer. Avant, il n’y avait qu’un mouvement ( dancehall et reggae, c’était le même mouvement !), mais le système Babylone a récupéré le dancehall à sa sauce slackness, et le reggae qui porte les revendications du peuple et des messages d’amour, de paix et liberté est toujours aussi underground. Comme tu le sais, je mixe en vinyles pour garder la fondation vivante (je me dis que si ça disparaît, l’âme même du reggae va disparaître également). Je trouve qu’il y a une division dans le mouvement et que c’est bien dommage, du coup des valeurs se perdent. Il n’y plus de « spirit » alors que le reggae à l’origine représente la voix du peuple opprimé et une musique spirituelle (cf Bob Marley) .

Tu as fait le choix de créer un sound system féminin. Moi, c’est un webzine féminin. Tu suggères clairement « l’amour » dans le nom « I love sound », tandis que je suggère le « cœur » dans celui de « Sistoeurs ». Nous défendons des valeurs universelles. Pourtant, nous sommes régulièrement contraintes d’expliquer notre choix, de justifier cette volonté de privilégier les femmes. Tu réponds quoi en général ?

J’ai crée « I Love Sound » il y a dix ans parce que, dans la plupart des sound-systems, il n’y a vraiment QUE des hommes ! Il y a parfois une femme qui est là, qui fait partie du groupe dans le meilleur des cas (et qui joue généralement en dernier), ou alors qui est choriste. La femme, en sound system, c’est la dernière roue du carrosse ! Tu sais que, si tu es une femme aux platines, tu seras forcément la dernière à mixer. Moi, ce n’est pas mon truc d’aller me battre, de lutter pour jouer ! Ça s’est plutôt bien passé pour moi mais j’ai quand même de petites anecdotes : des gars qui te toisent, qui ne te parlent pas, qui te bousculent carrément… Des comportements totalement inadmissibles. Donc, j’ai eu envie de créer ce mouvement féminin. Il est vraiment essentiel que les femmes soient représentées, ne serait-ce que pour dire que l’homme n’est rien sans la femme, et vice versa. Et puis, les femmes amènent l’éducation. Elles portent des messages de paix, d’amour, de vie… des messages universels. Pour « I Love Sound », on peut dire que ça va mieux aujourd’hui, on nous respecte parce que nous avons fait nos preuves - ça fait dix ans que le sound system ne s’est jamais arrêté de tourner - mais c’est toujours une lutte et on n’est pas à l’abri des sarcasmes et de la jalousie. Il faut montrer que nous sommes « valables ». Les gars ne nous prennent pas forcément tout de suite au sérieux, ils nous testent. Mais nous sommes des militantes et nous passons au-dessus de leurs jugements.

Il y a combien de filles (Selecta, MC, Chanteuse…) dans « I Love Sound » ?

Je ne peux pas compter ! Quand on a démarré, nous étions seulement deux selectas. Les choses ont démarré assez naturellement et ça a fonctionné tout de suite : on a eu la chance de faire de bonnes scènes. Ça nous a donné de la motivation pour continuer. Puis, j’ai rencontré des sistas qui chantaient et qui venaient régulièrement au sound . Au fur et à mesure, ça nous consolide en tant que groupe, mais je ne peux pas compter car "I love sound", c’est comme une fondation, et il y a beaucoup de sistas qui peuvent y participer ! Quand nous allons jouer, nous partons en mission. Au-delà du plaisir pour la musique, c’est un véritable engagement.

Tu peux citer quelques noms ?

Bien sûr ! Il y a deux MC’s : sis Ozaya et Empress Naboo. Et puis il y a les artistes avec lesquelles je tourne souvent comme Sista Jahan, Princess Nayah, Trinity, Sista Sony, et d’autres avec qui je tourne un peu moins souvent mais que je soutiens tout autant comme Laydee Haydee, Princess Kshu, I Queen, Nasheely, Sista Zenobia, Miel, sista Mussili, sista Kupenda, etc. Je ne peux pas citer toutes les sistas !…I love sound représente les femmes, toutes les sistas, toutes les empress dans le monde entier. On ne peut pas se retrouver toutes sur le même plateau car nous nous habitons pour certaines des villes ou des pays différents. Moi, ce que j’aime, c’est quand on peut se rassembler et partager en harmonie,

« I Love Sound » est également appelé « Original Women Foundation ». Comme tu le dis, ce sont des femmes qui viennent de tous les milieux, tous les horizons. Sista Sony est guyanaise par exemple...

Sony est effectivement guyanaise, jahan est martiniquaise, naboo est sénégalaise, nayah est guadeloupéenne, kshu est colombienne, laydee Haydee est mauricienne, etc. C’est notre richesse le mélange de culture... Il n’y a pas de frontière dans la musique et dans nos cœurs. Nous portons toutes le même message !

Tu as joué à Lyon dernièrement avec Netna, Marina P. et Databass. On peut d’ailleurs saluer au passage Heartical Theos, SKZM et Selecta Rhome. Trois garçons qui font venir trois femmes, c’est suffisamment rare pour être souligné. C’était la première fois que vous collaboriez ?

Oui, c’était la première fois. Nous nous étions déjà rencontrés puis Selecta Rhome m’a contactée pour participer à cette soirée au Boulevardier. Databass a fait venir trois femmes, de trois univers différents. Je connaissais déjà Netna et Marina P, elles assurent toutes les deux dans leur style original. Je « Big Up » ces frères-là qui n’ont pas peur d’inviter des femmes et de les mettre à l’honneur ! Il n’y en a pas tant que ça ! C’est vraiment positif.

Tu as deux enfants : un garçon et une fille. Penses-tu faire des différences dans ta façon de les élever ?

Je ne fais pas de différence mais ils sont différents ! Je m’adapte !

Ton fils, Junior Roy, est déjà très connu. A 14 ans, il est régulièrement sollicité pour chanter. C’est plutôt une fierté ou une angoisse ?

Ça me fait plaisir qu’il aime le son. C’est plutôt une fierté oui ! Son 1er 45trs vient de sortir "Babylone dem pressure di youth" sur le label FuryBass. C’est disponible chez tous les bons disquaires (notamment au shop "Livity reggae" pour ceux qui sont à Lyon).

Est-ce que ta fille suit le même chemin ? Elle veut faire de la musique ?

Non, je ne pense pas. Elle fait de la danse, et elle écoute du R’n’B pour l’instant !

L’avenir te fait-il peur pour tes enfants ?

Bien sûr ! Tu vois bien le monde dans lequel on vit ! Un monde de confusion où les Droits de l’Homme sont bafoués partout… Oui, j’ai peur... mais j’ai la foi et je garde espoir.

Dans une récente conversation, nous remarquions la perte généralisée des valeurs (générosité, solidarité…) et, plus encore, nous déplorions le manque d’éducation, de bonnes manières, qui se répand dangereusement dans les milieux que nous fréquentons (mettre « dans le vent », poser « des lapins », mettre « des carottes »… !). Est-ce que ça veut encore dire quelque chose « Avoir une parole » ?

Pour moi, oui, c’est important. C’est un comportement que tout être humain devrait avoir, qui fait partie des principes même de la vie, une des bases de l’éducation, qui nous permet d’être crédible et respecté. C’est une qualité qui se perd !

Tu as combien d’amis sur Facebook ?

Je ne sais pas… 3500 ?! Facebook, c’est un bon outil de communication, mais je ne cherche pas à me faire des amis avec, il y a des bonnes personnes mais aussi un grand nombre de gens fake (faux)... J’aime être avec les gens et pouvoir leur parler vraiment. J’aime les relations real.

Ça veut dire quoi « l’amitié » pour toi ?

Je n’ai pas 3500 amis dans la vraie vie ! (Rires) L’amitié c’est un vrai échange, sans jugement et sans tenir compte du temps qui passe, c’est une relation sincère dans l’amour, le soutien, le respect …

« Warriors, we are warrios » dit un refrain chanté par Black Warriors. Dans quelle mesure te sens-tu une guerrière ?

Dans la mesure où je dois lutter chaque jour pour la vie ! Pour vivre décemment, garder ma dignité, élever mes enfants. Ne pas baisser les bras, avancer malgré l’adversité. Rester debout.

Tes cheveux ont une longueur impressionnante. Depuis combien de temps ne les as-tu pas coupés ?

20 ans peut-être…

C’est un choix esthétique ou la marque d’un engagement spirituel ?

La marque d’un engagement spirituel. Dans la Bible (livre des nombres), un passage dit : " Tu ne passeras pas le rasoir sur ta tête..." C’est le vœu de nazareen. C’est pourquoi aussi je ne bois pas d’alcool, et je mange « Ital » (car nous, les humains, nous n’avons pas été créés pour détruire ce qui compose la nature mais au contraire pour la protéger). Ceci dit, je n’empêche pas les autres de consommer ce qu’ils veulent car chacun a ses convictions et son chemin. Tu peux manger de la viande et avoir la foi. Après, ça dépend de ton degré de conscience.

Alors, qu’est-ce qu’un rasta selon toi ?

Être rasta, c’est vivre naturellement, dans la loi de Jah, dans la vérité, l’amour, l’unité, le respect, la paix... C’est être Défenseur de la foi Chrétienne suivant les préceptes des Écritures Saintes, tout comme l’empereur d’Éthiopie Haile Selassie I, et croire au retour aux sources sur la terre d’Afrique qui est la terre mère de toute l’humanité. Être Rasta c’est être en harmonie avec soi-même et l’environnement dans lequel on vit... Tu sais, les rastas ne vivent pas tous de la même manière, ils ne suivent pas tous les mêmes dogmes, et il n’y a personne qui dirige Rasta comme le Pape dirige l’Eglise ! Rasta, ce n’est pas seulement une religion, c’est une philosophie de vie, une manière de voir les choses, une manière de vivre librement sa foi. C’est aussi un combat pour la liberté contre ceux qui oppressent le peuple, un combat contre un monde qui nous est imposé et que babylone cherche à tout prix à uniformiser.

Si, comme Keira Maameri, tu voulais écrire une "lettre à ton frère", tu lui dirais quoi ?

Je lui dirais que je l’aime ! On aime mal les gens et on ne se dit pas assez qu’on s’aime. Faire attention à l’autre, se respecter, veiller les uns sur les autres, c’est très important. C’est un truc simple l’amour véritable, et si tout le monde s’y appliquait, tout irait bien. Je me sens une citoyenne du Monde avant tout. J’aimerais abolir toutes les frontières parce que ce sont elles qui nous divisent et tuent l’amour. Il faut avoir la foi.

On va faire un petit portrait chinois. Si tu étais une chanson, tu serais… ?

Une chanson de Bob Marley : forever Loving Jah !

Si tu étais une saison ?

Le printemps, comme en ce moment, parce que ça représente le renouveau. Tout est possible au printemps !

Et si tu étais un animal, tu serais une lionne ?

Bien sûr !

Est-ce qu’un texte publié sur Sistoeurs t’a plus particulièrement marquée ?

Il y en a un qui m’a beaucoup fait rire : « Rasta Boulet » ! Croustillant, plein de vérité… ! J’ai adoré !

La progression du FN te fait-elle peur ?

Notre monde est raciste et fasciste, ça va même au delà de la couleur de notre peau, et ça ne va pas en s’arrangeant. Pour la commémoration de l’abolition de l’esclavage le 10 mai à Paris, des personnes portant le tee-shirt "Brigade de Lutte Anti Négrophobie ", mouvement non violent prônant les valeurs des droits de l’homme, se sont carrément fait jeter comme des malpropres par la milice française. Il y a une vidéo qui circule sur le net, qui m’a particulièrement choquée. Dans le pays des Droits de l’Homme, on ne peut plus porter un tee-shirt pour exprimer une idée ? J’invite tout le monde à porter ce tee-shirt. Je n’ai pas peur de Marine Le Pen, mais j’ai peur du peuple qui cautionne sa politique. C’est effrayant. On se dit qu’on est entouré de gens racistes et malveillants ! Je m’inquiète pour l’avenir, c’est pourquoi je préfère vivre au jour le jour. Je garde la foi, je crois en Dieu Jah tout puissant et ça m’aide au quotidien.

On peut t’écouter tous les jeudis de 14h à 16h sur Webadub Radio. Peux-tu nous parler de tes invités ?

Je reçois régulièrement des artistes qui ont une actualité, ou des artistes à découvrir : des artistes locaux comme Neg Lyrical, Rara Fonpanie, Yoda, Dan Bawakaz, Daddy Clean, bientôt Skydone et Killa Carlton... mais aussi des jamaïcains comme Junior Culture, Ras Daniel Ray, Ganja Tree, ou le dj anglais Mix Master G, et DJ Iceberg (du fameux sound Stone Love). Jeudi dernier, j’ai reçu Avaran, un chanteur des Bahamas. J’invite les artistes féminines, toutes mes sisters bien sûr, comme Laydee Haydee qui est venue présenter son excellent nouvel album "Requiem pour océan indien", Malkijah qui vient de la Réunion, ou Queen Omega lors de sa dernière tournée en Europe. L’émission dure 2 heures et commence en set sélections du 100% vinyle avant de recevoir mon invité qui a le temps de s’exprimer avec interview et freestyle au programme. Ça se passe en bonnes vibes !

Quels sont tes projets avec « I Love Sound » ?

Continuer la mission ! Donner de réels messages de paix, d’amour et d’espoir. Porter aussi des revendications pour éveiller les consciences et toujours partager de bonnes vibrations… Le 28 Mai, on sera à Lille, et Le 18 juin on se prépare à fêter les dix ans du Sound, (il y aura plein de selectas et plein d’artistes, tous ceux qui soutiennent "I love sound"). Et puis, il y a une compilation en préparation, sur laquelle on trouvera différentes artistes, que des womens. Sa sortie est prévue pour fin 2011 si possible. A côté de ça, je travaille sur la sortie en 45trs de deux titres qui seront aussi sur la compilation. Garder le vinyle, c’est important. C’est dans l’esprit même du reggae. Il faut garder la mémoire, ne pas oublier nos fondations, nos ROOTS ! Nous sommes l’ « Original Women Foundation » : le nom est explicite ! Un jour, je m’arrêterai mais j’aimerais que des sisters continuent ce mouvement ; qu’elles prennent le relai.... ça fait partie de la fondation de réunir toutes celles qui ont de vraies valeurs, qui ont des choses à dire, une éducation à donner, car nous sommes les mères de la Création. C’est pour cette raison que je travaille à une compilation "I love sound sistas". Il faut que tout cela perdure.

One love & Respect.

Répondre à cet article

1 Message


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Newsletter | Nous contacter | Qui sommes-nous ? | SPIP
Les articles sont publiés sous licence Creative Commons.
Ils sont à votre disposition, veillez à mentionner l'auteur et le site émetteur.