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Cadavres exquis

mardi 25 janvier 2011, par Séverine Capeille

Parler d’un mouvement qui permet de « laisser s’exprimer les forces du rêve et du désir » un vendredi à huit heures du matin, c’est plutôt cohérent. Cet horaire présente en effet deux catégories d’élèves dans une salle de classe : ceux qui plient sous le poids de la fatigue accumulée pendant la semaine, avachis sur un coin de table, et ceux qui se distinguent par des yeux pétillants à l’idée d’un week-end imminent. Les uns dorment encore et les autres se projettent dans les milliers de possibles qu’occasionnent deux jours de sorties lorsqu’on a dix-sept ans. Ils flottent entre le rêve et le désir, jouissant d’un âge où l’on n’est pas sérieux…

Rimbaud n’est pas loin. Il nous a fait traverser un petit val qui mousse de rayons, rappelé les règles du sonnet et la force des allitérations. Puis, il nous a proposé « Une saison en Enfer » mais nous avons décliné l’invitation. Nous retrouvons celui qui préconisait "le dérèglement de tous les sens" grâce au thème que nous abordons ce jour-là : le surréalisme. Rimbaud plane au dessus de notre vendredi matin. Il est là, en toile de fond, observant le déroulement de nos pensées, souriant sans doute aux côtés de Breton.

Nous évoquons les tableaux de Dali et Magritte, une photographie de Philippe Ramette, une sculpture de Raul Hausmann puis je propose d’aborder le mouvement littéraire par le biais de jeux collectifs, en commençant par le plus célèbre : le cadavre exquis.

« Aucune contrainte. Chacun écrit une phrase qui lui passe par la tête puis replie le papier et le fait passer à son voisin. Ce n’est pas compliqué. Personne ne doit lire la phrase précédente. Vous devez être spontané. Ok ? Des questions ? Non ? Alors c’est parti ! »

La classe de « bac PIPG » (Production graphique, Production imprimée) est enthousiaste à l’idée de ne pas respecter de contraintes, de laisser libre cours à ses pensées, à ses paroles… Les élèves font rapidement passer la première feuille et j’ai la lourde responsabilité de dérouler le papier en accordéon qui échoue sur mon bureau. Suspens. L’attention est à son comble. Je lis. Silence puis… un étonnement général devant l’évidence. Une compréhension collective de ce que tous les discours sur le thème ne pourront jamais dire. Une clarté. Des sourires.

D’autres papiers circulent pendant l’heure, d’autres cadavres exquis, plus ou moins réussis. Face au succès de cette activité, j’explique le « jeu des questions ».

« Vous devez vous regrouper par deux. Une personne écrit une question commençant obligatoirement par ‘qu’est-ce que’ tandis que l’autre écrit une réponse. Attention, là encore, il ne faut pas vous concerter. »

En découvrant les phrases, les curieuses rencontres du « hasard objectif » nous déconcertent à plusieurs reprises. Les cadavres exquis croisent désormais les jeux des questions dans la classe et, dans l’euphorie, je lance le « jeu des syllogismes » :

« Vous devez cette fois vous regrouper par trois. Il s’agit d’écrire trois propositions formant un raisonnement déductif rigoureux sur le modèle « Tous les hommes sont mortels (majeure). Or Socrate est un homme (mineure). Donc Socrate est mortel (conclusion). Vous vous mettez préalablement d’accord sur la personne qui fait la première, deuxième ou troisième proposition et ensuite vous opérez une subversion du syllogisme traditionnel. Chacun écrit sa phrase dans son coin et ensuite on met en commun. »

Nous ne voyons pas passer le temps. Chaque papier déroulé devient un gage de surprise renouvelée. Les mots s’ajustent les uns aux autres, font naître des images qui donnent un éclat nouveau à ce vendredi matin.

Ils me demandent de publier leurs textes et c’est avec un réel plaisir que j’accepte de contribuer à cette diffusion d’une poésie faite par tous et pour tous. Mais… il y a un problème… il nous faut des photos d’illustration… Qu’à cela ne tienne ! Je sors mon téléphone-qui-fait-à-peu-près-tout-sauf-la-vaisselle et j’improvise une séance photo sur les dix dernières minutes de cours, avant de filer dans la salle des « bac commerce ».

BAC PIPG

CADAVRES EXQUIS

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Tu n’es plus dans ce monde mais tu restes dans mon cœur
Quand la nuit se consume elle-même sur la plage orangée
Tandis que mon cœur rythme ma plume
Mon imagination est vide tel un vieil homme atteint d’Alzheimer
Ceci est majestueux mais peut soulever un problème plus profond
La folie de l’amour mène sur le chemin de l’éternelle vie tel un oiseau sans ailes
L’amour comme s’il en pleuvait
Lorsque le cœur n’a plus rien à livrer

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L’amour est comme un champ de blé ensoleillé
Le ciel prétend qu’il te connaît
J’aime te voir sous mes paupières pour mieux t’aimer
Telle est la question : pouvons-nous trouver une solution ?
La photographie n’est qu’une image de la réalité
Le calme et le désordre noir
Comme autant de tourbillons qui auraient le mal de mer

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Tandis que les pirates partaient en mer…
Mais à toutes questions il y a deux réponses : celle du savant et celle du poète
Et là, le soleil se déguise de sa robe lune
Comme une envie d’évasion qui plane au dessus de moi
Ceci est majestueux mais cela ne casse pas quatre pattes à un canard
L’inconscience signifie l’amour donc mon cœur n’a plus de raison
Vivre sa journée comme si c’était la dernière
Surtout lorsqu’on nous force à faire des choses détestables

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Je croyais en l’amour éternel, ses paroles m’ont coupé les ailes
La mort n’est qu’une part ensevelie de nous-mêmes
L’œuf éclot et donne le signal du jour
Ceci est bien, beau et bon
La technologie ne sert qu’à nous faciliter la vie, elle n’est pas indispensable
Un jour, de nuit, où tes yeux scintillent d’or
La sensibilité d’un monde barbare

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Quel ange n’est jamais tombé devant la beauté du soleil couchant
L’amour est quelque chose de beau qui ne se consomme pas
Une avalanche de bonheur quand tu es là
La haine d’avoir grandi salement
Comme une envie de s’évader, courir contre le vent, se jeter dans les champs comme les enfants
Perdre la mémoire pour oublier le passé et aller de l’avant
Mais c’est sous la pluie qu’on regrette les doux rayons de soleil d’été
Mais le bonheur se résume à peu de choses
Et si la mort était la vie que serait l’amour ?

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L’insolence d’un bouquet d’impatience
L’ami retrouvé après des années d’ignorance
Et si la déesse de l’amour n’existait pas je donnerais ton nom à la joie d’aimer
Et pour que chaque journée soit unique
Les folies sont les seules choses qu’on ne regrette jamais
Personne ne peut juger les gens qui s’aiment, ni leur désir, ni même la folie qui les traine
Peur de personne, jamais je ne reculerai !
La grandeur de son cœur est aussi grand que mon amour
Evacuer ses émotions, comme un cadavre sans nom
Entrevoir un autre monde qui nous plongerait dans le noir.

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La musique est un ensemble de notes qui fait danser mon cœur sous tes paupières
Comme la sensation du froid de la neige sur la peau
La peur est une illusion qui nous empêche d’avancer
L’amour consiste à explorer le conjoint au plus profond de lui-même
Une lueur caresse ton corps nu
Ainsi c’est vaincre sa peur par sa force interne
Et mettre un point final à mon voyage.

LE JEU DES QUESTIONS

Qu’est-ce que la passion ?
C’est une plage déserte où le calme et la tranquillité règnent.

Qu’est-ce que l’envie ?
C’est un cœur de pierre enveloppé dans un tissu de soie orné d’argent vert.

Qu’est-ce qu’une femme ?
C’est quand la pensée de l’homme crée sa réalité.

Qu’est-ce que la liberté ?
C’est la conception de l’art écrit.

Qu’est-ce que la rue ?
C’est l’impression d’indépendance et de liberté.

Qu’est-ce que l’humour ?
C’est l’envie de se jeter à l’eau afin d’oublier tous ses problèmes.

Qu’est-ce que la vie ?
C’est quand le rêve devient la surréalité.

Qu’est-ce que le paradis ?
C’est l’envie de s’évader, voir autre chose.

Qu’est-ce que le partage ?
Faire danser les gens jusqu’au bout de la nuit.

Qu’est-ce que la passion ?
C’est un long fleuve tranquille qui s’agite les jours de tempête et où les êtres vivants s’abreuvent à n’en plus finir.

Qu’est-ce qu’un ami ?
Quelque chose ou quelqu’un de fidèle et droit, évitant la trahison et pêché.

(Je rappelle, à l’occasion de ce dernier exemple particulièrement étonnant, qu’aucun thème particulier n’a été donné et que chaque élève a écrit sa réponse en ignorant totalement la question qui avait été posée.)

LE JEU DES SYLLOGISMES

La vie est un jeu où personne ne gagne
Or la mort n’est pas ce qu’elle parait
Donc la patience n’a pas de limite

Il existe toujours quelqu’un qui connaît la réponse
Or un sourire cache ce que l’on ne veut pas montrer
Donc l’envie de t’aimer dépasse les montagnes

L’imagination est une preuve que dans chaque personne il y a une part d’enfant
Or la vie n’est qu’une succession d’échecs et de déceptions
Donc l’aiguille qui tourne à la vitesse du temps n’est qu’illusion

La nature permet le bien-être de l’homme
Or tout cela n’est que mensonge
Donc l’immensité intérieure d’une personne est plus profonde que ma plaie

Toutes les étoiles rouges scintillent dans le bleu de tes yeux
Or c’est un voyage sans fin
Donc les défauts font le charme

La vie pour certains et la survie pour d’autres
Or la nuit est belle même sans étoiles
Donc nous pouvons suggérer cela à notre future jeunesse

Toutes les portes peuvent s’ouvrir
Or écrire, c’est laisser libre cours à son imagination la plus profonde
Donc la poésie signifie l’amour des rimes

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BAC COMMERCE

Je ne sais pas pourquoi les élèves sont toujours plus intéressés par les cours qui « ne sont pas au programme ». Il suffit de leur dire « je fais ça avec telle autre classe » et ils veulent faire la même chose. Baudelaire me répondrait sans doute que « Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre. ». Ainsi, les élèves croient toujours que le programme d’à-côté est moins pénible.

En arrivant dans la classe des « Bac Commerce », j’abandonne assez vite le cours sur les Fables de La Fontaine devant leur requête de « cadavre exquis » improvisé. J’avoue que je ne me laisse pas beaucoup prier. Cet enthousiasme général pour le surréalisme me met d’excellente humeur et je réitère mes consignes de jeux, ainsi que la séance photo. Ils posent les mains sur le tableau. Ils souhaitent également être publiés. Ils enchaînent eux aussi les feuilles pliées, s’étonnent des résultats, des créations inédites issues du croisement de leurs pensées. Ils sont poètes. Entièrement et ensemble. Ils découvrent à la fois l’étrange pouvoir des mots et la force des idées mises en commun, partagées.

CADAVRES EXQUIS

Le silence est un véritable ami qui ne trahit jamais
Vos yeux évoquent des paysages imaginaires
Je me languis de cette vie hasardeuse
Et je sens la voûte céleste qui me berce
Et les hommes construisent des maisons de fous pour faire croire qu’ils ne le sont pas
Et pourquoi pas ?
Le soir, tard, la lumière s’endort
Alpiniste de la tristesse ne cessant de grimper
Ainsi s’abat le temps comme la pluie
Quand le mensonge prend l’ascenseur la vérité prend l’escalier

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La pluie cessa sa douce chanson pour laisser place à la chaleur du soleil
Aussi vrai que la beauté d’une femme se voit au soleil levant
Un semblant d’illusion parfaite et féerique
Car la réputation d’une femme doit être blanche comme une feuille de papier
Politique de l’autruche et langue de bois
On est tous un peu aristocrate quand…
Les phrases les plus courtes en disent le plus et c’est pour ça que je vous dis « je vous aime »
Et tout cela restera secret

LE JEU DES QUESTIONS

Qu’est-ce que l’amour ?
Un tourbillon de couleurs dans le ciel, et la femme enlaçant les étoiles, ses larmes tombant sur la terre faisant naître le rire des enfants, et la douceur de ce songe flottant sur les vagues et traversant le monde jusqu’à la fin.

Qu’est-ce que l’Humanité ?
La terreur des morts

Qu’est-ce qu’un souffle d’inspiration ?
C’est une réalité fantastique où l’absurde perdure

Qu’est-ce que l’absence ?
C’est comme une pluie d’étoiles

Qu’est-ce que le mensonge ?
M’évader dans un monde imaginaire, tout simplement fuir la réalité

Qu’est-ce que l’amour ?
Un coucher de soleil sur une plage, loin des problèmes de l’humanité

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BAC COMMUNICATION GRAPHIQUE

Le cours avec les « Bac Communication graphique » se fait en fin de journée dans une salle où les tables sont disposées en « U », ce qui est plutôt rare et que j’interprète dans un premier temps comme un « heureux hasard » susceptible de contribuer au bon déroulement des activités surréalistes. Sauf que, pour obtenir un « U » dans cette classe, il faudrait plus de dix élèves. Or, ils sont neuf. Du coup, ils se font face. Quatre à droite, cinq à gauche. C’est raté. La poésie peut-elle combler le fossé ?

Certains ont déjà entendu parler du « cadavre exquis ». Annelie a même un syllogisme contradictoire à me proposer. Ca parle d’un cheval (Peut-être celui-ci, retrouvé depuis : « tout ce qui est rare est cher, or un cheval bon marché est rare donc un cheval bon marché est cher » ?). Bon, elle ne s’en souvient plus exactement, mais qu’importe. Les jeux commencent et, en quelques minutes, plusieurs feuilles circulent. L’étonnement est encore au rendez-vous avec, notamment, les « questions – réponses » que nous découvrons ensemble.

Forte de mes deux précédentes expériences, je leur propose la publication de leurs contributions et ils acceptent avec tout l’enthousiasme qu’il est possible d’espérer en fin de journée. Ils s’investissent « à corps perdus » pour trouver une idée d’illustration, se relayant au tableau afin de tracer les contours de leurs camarades.

CADAVRES EXQUIS

J’ai trouvé un caillou flottant sur un océan de bonheur
Une fumée rose rentre dans un pot d’échappement
Le beurre est mou comme de la roche
Une tranche de vie n’est pas aussi simple à tartiner que du pain de mie
C’est comme la différence entre le soleil et la pluie
Pourtant le soldat solitaire continue son périple
Toute la vie est un ensemble de jeux bizarres à teinter en rose
Comme son reflet dans le miroir de la vie

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Un brin de sable ainsi qu’un grain d’herbe
Puis une belle libellule s’envole du haut d’une grue de chantier
La vie n’est plus, depuis que l’homme fut
Pendant que l’humanité pleure ses enfants perdus
La fumée de la cheminée brouille la vue du Père Noël
La pluie ne va pas tarder à tomber
La virgule s’éclaircit dans la circonférence intergalactique de son œil
Et le ciel illumine son âme
Mon amour pour toi est si moche que j’en rêve le jour

LE JEU DES QUESTIONS

Qu’est-ce que l’amour ?
Un océan de bonheur dans l’univers.

Qu’est-ce que l’abstrait ?
C’est comme la nouvelle vie d’un mort.

Qu’est-ce que la folie ?
C’est surement la fin de la vie.

Qu’es-ce que la fin d’un amour ?
C’est un battement d’ailes dans un monde nouveau.

Qu’est-ce que la couleur ?
C’est comme un flou Photoshop.

Qu’est-ce que l’envie ?
C’est un semblant de couleur dans un monde en noir et blanc.

Qu’est-ce que l’espace ?
C’est la poubelle qui sera toujours remplie de choses inutiles.

Qu’est-ce que l’amour d’une vie ?
C’est un océan de sainteté dans un monde de saleté.

LE JEU DES SYLLOGISMES

Tous les regards sont différents
Or l’écharpe s’enroule autour de ton cou
Donc nul ne peut me croire.

Toutes les passions sont interprétées par un citron
Or l’humain n’est pas fait pour ça
Donc le brouillard brouille les pistes.

Tous les êtres humains ne sont pas crédibles
Or la lune ne se voit que la nuit
Donc je vais changer moi-même pour que ce qui m’entoure change.

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Ce soir, autour de moi, le sol est jonché de feuilles blanches à carreaux, avec ou sans marges, souvent perforées, avec des écritures penchées aux encres colorées. Des feuilles pliées, froissées, cornées. Des feuilles à moitié déroulées, comme plein de serpentins sur le parquet ciré. J’ai tout ramené. Même le plus petit papier sur lequel figurait une pensée. Et quand je regarde ce tapis de lettres, qui s’étalent parfois en capitales ; de mots qui, l’air de rien, s’avèrent capitaux, mêlant les classes, les métiers, et les niveaux, je trouve ça tout simplement… surréaliste, et je remercie Breton et Rimbaud.

Noémie, Eddie, Manon L., Théo, Manon A., Cédric, Damien, Mathias, Florent, Myriam, Lucie, Cécile, Reine, Emilie, Tim, Baptiste, Jennifer, Gaëtan, Shuku, Martin, Marine, Annelie, Alexandre, Coraline, Andréa, Audrey, Anne Joa, Morgane, et Arthur peuvent être fiers de ce qu’ils ont réalisé.

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