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J’kiffe Keith

mardi 6 mai 2008, par Flô Bouilloux


Shine a light

Sortant du boulot après une journée de travail soporifique, je me pointe devant le ciné sans trop savoir quoi voir. Je me laisse guider par les horaires et opte pour Shine a light, le film de Scorcese sur les Rolling Stones ou plutôt la captation de leur concert à New York. Ça me dit moyen pour deux raisons :

1) Je ne connais pas trop les Rolling Stones, pour moi, il y a peu, c’était essentiellement de vieux croûtons, certainement à moitié sourds, qui avaient écrit quelques tubes il y avait longtemps, s’étaient démolis à sniffer tout ce qu’ils trouvaient dans leur jeunesse et qui se la jouaient papis-rockeurs ; depuis il y a eu Dr House et la découverte de You can’t always get what you want, la chanson récurrente, qui a un peu modifié ma vision, mais bon...

2) Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion de voir le film de Godard One + One / Sympathy for the Devil pendant lequel je me suis littéralement à moitié emmerdée car le film mélange un documentaire sur l’enregistrement de Sympathy for the Devil, super intéressant, et une mise en scène des contestations politiques avec les Black Panthers, incompréhensible et ultra molle, bref, soporifique, donc maintenant à chaque fois qu’un grand réalisateur fait un film sur les Rolling Stones, j’ai un peu peur.

Mais bon, j’entre quand même dans la salle, en espérant que du bon rock vienne me chatouiller les oreilles et me tirer de ma léthargie. Le film commence sur les coulisses de la captation : le stress de Scorcese, les incompréhensions mutuelles, la nonchalance des Stones qui décident tout au dernier moment... Je suis agréablement surprise : c’est drôle ! Personne ne se prend au sérieux, ni les Stones, ni surtout le réalisateur. On sent que, malgré les doutes, tout le monde s’est vraiment amusé à faire ce film. C’est une ambiance de fête. Le concert commence, je suis emportée.

Le Rock est là et bien là. Je ne peux m’empêcher de remuer : la tête bat en rythme, les pieds sautent et les fesses se tortillent sur le siège. Je n’ai qu’une envie : qu’on enlève les fauteuils pour pouvoir sauter en l’air comme dans un vrai concert. Les autres spectateurs restent de marbre, les bras croisés, j’ai l’impression de ne pas être du même monde, de ne pas voir le même film.

Le Bouddha du Rock

Jagger fait son show, il saute partout, se déhanche à cent à l’heure. Watts, très sage, tape sur sa batterie les lèvres pincées. Wood gratte sa guitare comme un ado attardé. Et, à côté, la caméra s’attarde sur Keith Richards.

On croirait un plan au ralentit, mais non. Complètement à l’opposé de Jagger, il est calme, posé, aucune dépense d’énergie excessive : tout est dans les mains. Pas besoin de s’exciter pour jouer du rock ! C’est l’image du mec qui n’a rien à prouver, qui connaît son instrument par cœur et qui en fait ce qu’il en veut et qui, malgré cela et après quarante ans, semble encore étonné d’être là, sur scène devant des milliers de personnes. Richards est immergé dans la musique, il vit l’instant présent. Mais on sent que la musique est pour lui avant tout un partage. Alors que Jagger se donne mais reste inaccessible, Keith échange. Il échange des regards complices, des sourires, des réflexions, il se rapproche du public, se met à sa hauteur, distribue les médiators.

Dans son regard, on peut lire une grande tendresse, qu’il s’adresse à des personnes du public ou à ses partenaires, on sent qu’il accueille l’autre dans sa bulle, qu’il est dans le partage. Dans sa relation aux autres musiciens, à aucun moment il ne tire la couverture à lui, au contraire, il joue avec, il met en valeur l’autre que ce soit Wood, Watts, Jack White, les cuivres,... et même quand ils se tirent la bourre avec Budy Guy, tout est jeu, rien n’est sérieux.

Avec sa démarche de bossu, à jamais se tenir droit, il semble toujours s’excuser d’être là, et pourtant, son charisme est tel qu’on peut presque se demander si s’agiter dans tous les sens n’est pas le seul moyen pour Jagger d’exister à côté de lui.

Je découvre ce mec dont je connaissais à peine le nom en entrant dans la salle, pour l’avoir aperçu dans Pirates des Caraïbes 3, et c’est l’illumination, presque un coup de foudre. Dans tout : ses regards, ses gestes, ses paroles, Richards, ce personnage étonnant, transpire une tendresse sincère qui, comme les vieux sages, donne envie, envie recevoir cette tendresse, mais aussi envie de ressembler, d’apprendre à donner, à recevoir, à échanger sans arrière-pensée.

Je ressors du film comme d’un concert, avec un petit goût de c’est déjà fini ? Mais je plane jusque chez moi en repensant à ce grand personnage que je viens de découvrir.

J’étais Beatles, je suis Rolling Stones.

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