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NTM se reforme : ou comment on peut aimer NTM

Un article écrit par La Louve

dimanche 16 mars 2008, par Le Collectif Sistoeurs

Bon, ça y est , c’est certain, "ils" se sont bel et bien reformés, les NTM


NTM Seine Saint Denis Style clip
envoyé par xgbox

En tout cas, le "noyau" Kool Shen/ Joey Starr...

Bon, c’est vrai, ça fait bizarre de les voir sur le plateau de Denisot, plateau pour "émission bobo" s’il en est (même si c’est vrai que, "historiquement", c’est en partie chez Denisot qu’ils ont été lancés).

Eux sur qui tous les bien-pensants, les "critiques" de musique bourgeois ont craché tout ce qu’ils ont su, y’avait toujours un truc à casser, à critiquer chez NTM .

Eux qui faisaient flipper les parents des enfants qui les écoutaient, comme autrefois les Rolling Stones, et puis, les Sex Pistols. "Nique ta mère" ! Mais ça veut dire quoi c’t’horreur ??? Et puis, ils sont "violents"... Je vais y revenir, sur leur violence.

On me reproche souvent, et beaucoup, de les aimer, - en fait, à chaque fois que je les évoque, on me le reproche - car, oui, je les aime, comme j’aime tous les artistes, poètes, musiciens,peintres... qui me font vib(r)er, sinon, vriller - c’est un groupe qui a marqué ma vie, vraiment.

Ils sont associés à des tas de souvenirs personnels, c’est sûr.

Mais surtout, quand je les écoutais hurler leur rage, ça me parlait. Et d’ailleurs, ça me parle toujours.

C’est le premier "cri de révolte", cette haine très bien verbalisée, qui m’a parlé ainsi, avec cette immédiateté , avant même quoi que ce soit d’autre. Dans leur flow courait toute la rage d’une génération qui savait d’avance qu’elle allait être sacrifiée à des choses qui la dépassaient complètement.

Qui aurait voulu aimer, kiffer, se la couler douce, pas forcément ne rien faire, non, mais pouvoir prendre du plaisir. Et à qui on offrait, déjà, "famille travail patrie" - et encore, pas pour tout le monde. Et encore pas au même prix pour tout le monde. A quel prix d’ailleurs ?

Et aujourd’hui quand je les ré-écoute en "live", ça me fait toujours cet effet hallucinant : mon cœur bat plus vite, j’ai les larmes qui montent aux yeux, une sorte de grosse boule dans la gorge et une envie de sauter et de danser immédiate.

Aujourd’hui, là, ce soir, en les regardant, en les écoutant, pour la première fois, oui, je me suis senti faire partie d’une "génération".

Je me souviens que les jeunes qui ont voté Mitterrand, on les a appelés, si j’ai bonne mémoire, la "bof génération" - ils écoutaient Téléphone (groupe que j’adore également), leur idole c’était Coluche, Renaud. Ils ont aujourd’hui 40/45 ans. Un peu plus. Leurs conditions de vie étaient-elles si différentes des nôtres ? Non, sans doute - ça a toujours été dur, très dur, pour ceux qui n’étaient pas "du bon côté" de la barrière. Les banlieues existaient aussi. Et elles étaient déjà sordides ou disons, tristes à se pendre.

Mais de l’avis de beaucoup, "c’était pourtant moins pire".

Nous, on est la "génération NTM", 30/35 ans aujourd’hui. Pourtant eux ils sont de cette "bof génération" a priori. C’était en quelque sorte des "aînés".

Pour les petits malins, les gens plus doués, plus aidés, ou plus travailleurs, ou un peu mieux lotis que les autres, ça a été possible de "tirer honorablement" son épingle du jeu - et NTM fait partie d’ailleurs de ces gens qui s’en sont, somme toute, très bien tiré. Moi aussi. Je ne vais pas me plaindre - y’a plus mal logée.

Pourquoi et comment je peux "aimer" NTM, me demande-t-on, alors que ce sont, dit-on, (je cite en gros ce que l’on m’a envoyé) des "brutes rasées" "sanguinaires" "phallocrates" ""machistes "ultraviolents" "archétypes de l’homo erectus dominateur" etc... ?

- Comment vous expliquer ?

Quand j’entends "odeurs de souffre", "qu’est-ce-qu’on attend" ou "le monde de demain" ,

je comprends parfaitement ce qu’ils ont voulu dire, de quoi ils ont voulu prévenir.

Je ne cherche pas à savoir si ils ont raison sur tout, ni même si je suis d’accord avec leurs "à-côtés" (que je ne connais pas forcément d’ailleurs car il doit bien y avoir autre chose que ce qui est, parfois complaisamment, "donné à voir"), je prends ce qu’ils "m’"ont donné - en étant consciente qu’il y a des choses qui nous rapprochent et qui nous séparent, sans doute (d’ailleurs, Joey Starr est pote avec Olivier Besancenot, et pas avec Marie George Buffet, va comprendre Charles ;))...

- également, et jusqu’à preuve du contraire, je suis une femme, ce sont des hommes, avec tout ce que cela implique. (La première barrière à la fraternité, c’est peut être la différenciation sexuelle, ou en tout cas les conséquences qu’elle implique parfois ? Rien que pour "aplanir" cela je dirais que la "camaraderie politique" est une excellente chose, et une manière de dépasser ensemble, à certaines conditions, tout cela).

Pourtant, j’ai pas grandi dans le 9-3, ni même en ville d’ailleurs. Paris, je n’y ai pas mis les pieds avant l’âge de 16 ans autrement qu’en "voyage de classe". Ca me fait sourire aujourd’hui quand j’y pense, je trouve que ça a presque "taille humaine", et pendant longtemps ça m’a semblé une mégapole, un truc insurmontable !

J’habitais comme on dit , dans "un trou". 1500 habitants. Une église. Une gendarmerie. Une "Coop". Un "foyer rural" (le "Mille clubs"). Un terrain de foot, après, plus tard, un terrain de tennis. Une école maternelle et primaire. Un lotissement ouvrier. Trois cafés (ouai, ça c’est la France, y’a rien à faire mais pour picoler, tu trouves !). Un jardin public, avec deux-trois bancs, mais rien d’autre.

On faisait des fêtes à l’école primaire en fin d’année, une kermesse, on avait des livres quand on avait bien travaillé,et un dictionnaire pour tout le monde . Les parents, les enfants, les amis étaient fiers. Y’avait un truc tip-top aussi pour s’amuser, c’était les "cibistes"... (comprenne qui pourra, roger ;))

Il y avait aussi un foyer d’accueil. Ca s’appelait "les Peupliers", je crois...Les enfants qui étaient accueillis là-bas étaient déjà fracassés par la vie. On les retrouvait à l’école, plus ou moins de passage. Leurs jeunes existences étaient déjà effroyables...Battus à coup de fer à repasser, violés parfois, les bras cassés, l’un d’eux avait vu sa mère, à bout d’être violentée, maltraitée, descendre son vieux à coup de fusil de chasse...Il était caché sous le lit quand c’est arrivé...

A l’école, il y avait un seul enfant qui n’avait pas la même "couleur" que la notre - c’était un fils d’Algériens, il s’appelait Adel, et c’était un super bon copain (en plus, très balèze, avec deux têtes de plus que tout le monde, et donc bien "pratique" dans les bagarres :) ...). Mais il y avait beaucoup d’enfants d’origine étrangère - seulement, vu la région (le Pas de Calais) c’était plutôt des enfants de Polonais, de Tchèques...Je dirais que jusqu’à l’âge de 8 ans, ça a été presque idéal. Et je ne parle pas que pour moi.

Bien sûr, quand on est enfant, il y a des tas de choses qu’on ne voit pas.

Par contre, il y en a qu’on "sent" très bien. La détresse. La tristesse. Des adultes, souvent. En grandissant, on ne sent plus seulement, et on "comprend" aussi. Les yeux s’ouvrent sur d’autres choses. On s’aperçoit que les copains qu’on moque un peu parce qu’ils ont toujours les mêmes chaussures à chaque rentrée, ont des parents ouvriers qui rament sec. On s’aperçoit que les copains qui n’ont pas fait leurs devoirs pour la troisième fois consécutive, vivent à cinq ou six gamins dans un petit logement ; qu’éventuellement, comme c’est dur, parce que, par exemple, il vient d’être licencié par l’usine ou le transporteur du coin (et plus les années ont passé, plus c’est arrivé), le papa sombre dans l’alcoolisme...alors, faire ses devoirs sur un coin de table de cuisine comme ça, c’est pas facile...

Et puis on grandit. Et même si on n’est pas trop mal lotis, à 12/13 ans, on se fait rapidement et gravement suer, à regarder les pigeons, sur ce banc du jardin public, et les tours d’auto-tamponneuses à la "ducasse" font de moins en moins rigoler. On fume ses premières clopes en douce, on échange les premiers baisers, on fait les cons dans le presbytère, on chaparde deux ou trois trucs...Bref, pour dire les choses crûment, on s’emmerde sec.

On n’a pas trop de perspectives. Faut être honnête. Et certains encore moins que d’autres. Certaines filles rêvent déjà d’un mariage avec le prince Charmant... Tout ça est assez pauvre, culturellement...On écoute "Skyrock", "NRJ".

On se refile des cassettes ! Ah le magnéto, quelle trouvaille...

Et c’est comme ça que, entre deux morceaux de Ludwig (von Poppen, pas Beethoven) et de La souris déglinguée, d’acid house venue de Belgique, par un hasard inexplicable, je tombe sur NTM, leur tout premier tube, enregistré par le pote d’un pote d’un pote qui habitait en banlieue parisienne et qui avait piqué ça sur une radio qui s’appelait Nova, ça devait être fin 1988 début 1989...

J’ai pris une claque terrible.

La révolte des jeunes qui s’emmerdent et ne voient pas le bout du tunnel, la révolte des jeunes, qui, pour quelque raison que ce soit, sont mis "au banc" d’une société (et aussi étrange que ça puisse paraître, c’était bien mon cas, mais ce n’est pas le sujet). La révolte des jeunes qui souffrent. De la violence, institutionnalisée ou familiale. Du manque d’attention. Du manque d’avenir. Du manque d’espoir. De solitude. D’ennui.

Chacun sa mille-fa, chacun sa sère-mi ; je sais que, malgré tout, j’ai eu une chance inouïe par rapport à d’autres et que tout ça, ce sont des situations qui tannent le cuir sans trop hypothéquer l’avenir. J’ai quitté ce "trou", j’avais 14 ans.

Depuis, NTm ne m’a jamais lâchée. Parfois je m’en suis détournée et j’ai aimé autre chose, aussi. J’y suis toujours revenue. J’ai acheté "J’appuie sur la gachette" et puis plus tard " Paris sous les bombes".

Jeune parisienne encore, avec un pote dénommé "Keuj", j’ai atterri dans une soirée, un "sound system" je crois, dans une sorte de hangar en banlieue parisienne - là, je me suis retrouvée nez à nez avec Didier Morville :) 5 minutes, le temps de me "chier dessus" comme on dit, et de lui balbutier un truc à la con genre "c’est d’la balle c’que vous faites"..."Moouuaaaii" m’a t il répondu, dans sa voix gutturale et rauque, sans me jeter un oeil, m’écrasant de son mépris le plus total, ou faisant bien semblant, en tout cas.

La "star". LE Starr...

La honte pour oim - si j’avais pu, j’aurais creusé un trou pour m’enfoncer dedans !

Ce sont les limites de la communication dans ce type de situation. Instinctivement, je me sentais proche de "gens comme eux". J’avais envie de leur exprimer une sorte de gratitude, avec mes mots, mon "habitus", peut être , mais sincèrement.

Mais les gens "comme eux", instinctivement, ne pouvaient peut être pas envisager qu’en effet, on ait des choses en commun. Et puis aussi sans doute que moi non plus il y a des choses que je ne pouvais pas comprendre. C’est un peu l’histoire du cadre qui dit à l’ouvrier que lui, non, il n’est pas "comme lui". Ou du roquefort,qui dit au camembert qu’il pue.

Bref, c’est l’éternel dilemme des prolétaires qui peinent à s’unir - et pourquoi ?

Parce que, spontanément, souvent, la misère rend égoïste.

Parce que la guerre que nous livre le capitalisme rend individualiste. Il n’y a pas plus raisonnable que "l’instinct grégaire".

Et pourtant, donc, pour des tas de raisons sociales, sociologiques, et intimes, oui, leurs textes je les ai compris, leur rage je l’ai comprise, leurs paroles, je les ai bues comme du petit lait, pourtant, je me sens toujours proche. Violence et rage comprises. Même si en vieillissant, on se "domestique", on transcende (et plus on a de "moyens", culturels, intellectuels, pour transcender, plus c’est facile de se débarrasser d’une forme de violence, ou de la canaliser).

Ce soir, quand je les ai vus chez Denisot, au premier abord ça m’a fait bizarre donc, et puis très vite , je les ai vus, qui kiffaient grave d’être là, un peu comme des rois, avec la reconnaissance "du plus grand nombre", y compris celles et ceux qui auraient pu les traiter comme de simples caille-ra il y a encore quoi allez, 10 ans...

Je me suis dit, c’est humain, c’est la revanche de la vie, et comme a conclu assez justement un ami iranien (avec qui on a cette "admiration" pour eux, un ami qui était là le fameux soir où on a croisé Joey Starr) : "c’est ’le rêve français’".

Et puis c’est beau, ce qu’ils ont fait : malgré tout, ils ont fait (avec d’autres) de la banlieue, des gens qui y vivent, un "quelque chose d’autre" que ce que l’Etat voulait en faire. La banlieue et certaines de ses "figures" au milieu du show biz paillettes sur le plateau d’une "chaîne pour riches".

Bravo. Même si le message est, comme la chaîne, un peu crypté parfois...Bon, je me suis peut être plantée, mais moi, c’est ça que j’ai "lu" ce soir. Sans faire d’angélisme non plus. Ca, et le plaisir qu’ils avaient de se remettre dans leur "peau" de "NTM".

Je crois bien que Joey Starr jubilait.

La banlieue, ce repoussoir éternel qu’on agite, qu’on entretient même, dans le meilleur des cas qu’on oublie périodiquement, pour dresser les français les uns contre les autres, aux moments opportuns, y compris ceux qui habitent à des centaines de kilomètres d’une banlieue, en faire sentir certains plus en danger, en faire sentir d’autres plus misérables, désespérer, toujours, et apeurer.

Cette partie de notre territoire, de notre peuple, qu’on manipule, qu’on utilise : "regardez à Villiers le Bel, comme ça brûle bien et comme "ils" sont sauvages, ces autres,qui ne savent même pas exprimer leur violence politiquement - ni se servir du système -" Ces "Autres" qui ne seraient pas "nous"....

Et bien non, c’est pas si simple. Voilà aussi ce que dit NTM avec ce retour "en majesté".

Il y a 15 ans, la break dance et le smurf se dansaient dans la rue, dans des caves, seuls les "initiés" savaient ce qu’était un "battle" et ces danses avaient une connotation sociale extrêmement forte. Il y a 15 ans, les rares animateurs de télé bourgeoise qui invitaient Joey Starr se concentraient sur ses dérapages, avec une lueur d’inquiétude dans le regard, toujours.

Aujourd’hui, MTV est en français, on trouve des "cours de hip hop" pour tout le monde et pour toutes les bourses (ou presque), et NTM est devenu une sorte d’institution.

Aujourd’hui, Ségolène Royal esquisse deux pas de danse (toujours chez Denisot...) sur un air de Diam’s avec Djamel Debouze...

C’est Roland Barthes, Pierre Bourdieu, qui manquent maintenant à cette société.

Pas pour décoder NTM (les jeunes et anciens jeunes comprennent très bien, merci). Mais pour décoder les Royal , les Denisot, les Durand face à ces jeunes...

D’un point de vue humain, c’est pas NTM que je ne comprends plus, ce sont les politiques, les médias, les patrons.

Ce soir, NTM a dit , avec un peu plus de maturité, plus de vécu, plus de popularité : "ON EST ENCORE LA (prêts à foutre le souk et tout le monde est korda)" !

Big up à NTM, donc, et merci d’avoir offert ce soir, avec plus de "décontraction" qu’il y a quelques années sans doute, moins de choses "à prouver" peut être, mais toujours le même talent, 10 minutes de pur plaisir "seine saint denis style".

- La Louve
(Et vivement les 18, 19 et 20 septembre à Bercy !)

Source : Bellaciao

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1 Message

  • Salut la Louve...

    Je te tire mon chapeau pour cet article qui me replonge au cœur de ma jeunesse... NTM reformé, ça fait longtemps que j’ attendais. je n’ai pas bien compris leur désaccord mais maintenant j’m’en tape ; Tout c’que j’veux : Les entendre, les voir mettre le feu à Bercy comme seuls eux savent le faire. RDV au mois de Septembre parce que NTM, c’est d’la Bombe bébé !

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