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Noodles et Liberté ou le spleen des nouilles chinoises

mercredi 12 mars 2008, par Flô Bouilloux

Midi. Comme d’habitude, j’ouvris le placard d’où un monceau de paquets de nouilles chinoises manqua de se déverser. Comme d’habitude, je versai l’équivalent d’une mug dans la mini casserole que j’avais posée sur la plaque. Comme d’habitude, j’attendis que ça boue. Comme d’habitude, je plongeai les pâtes dans l’eau, attendis qu’elles ramollissent puis touillai délicatement. Comme d’habitude, je laissai réduire avant de verser le sachet d’assaisonnement. Comme d’habitude, je remuai fermement et ajoutai une goutte de sauce soja. Comme d’habitude, j’éteignis la plaque et versai la bouillie de pâte dans un bol.

De la fenêtre pénétrait une lumière grise qui envahit mon esprit. Bientôt, je devrais partir travailler. Enquêtrice par téléphone. C’était mieux que rien, pas pire qu’autre chose. Un contrat de vacataire. Pas un CDI, ni un CDD, un contrat de cinq jours. Ça faisait un mois que j’allais de cinq jours en cinq jours. Sans être sûre que je pourrais travailler la semaine d’après. D’un autre côté, je pouvais partir quand je voulais.

Partir.

Je repensais à mes années d’étudiante, quand j’étais riche. Enfin, assez, avec les bourses et le reste, pour être insouciante comme on l’est à l’adolescence, à l’âge où on gagne en liberté sans avoir encore à s’occuper des contraintes. On peut être ce qu’on veut : rebelle, gothique, punk, déjanté... on se fringue comme on veut, on refait le monde, on théorise des utopies et on imagine le champ des possibles. On est un peu comme un ballon gonflé à l’hélium.

Et puis, un beau jour ça s’arrête. Il faut gagner sa vie, faire comme tout le monde, rentrer dans le moule d’une manière ou d’une autre. On se résigne, on se laisse ramener sur terre de gré ou de force. On n’a pas le choix, il faut payer son loyer, sa bouffe, ses sorties, ses loisirs, ses crédits... Penser à sa retraite, à sa santé, à la sécu,... Aliéné par l’argent, par la peur de l’insécurité : peur d’être à découvert, peur d’avoir des problèmes, peur de perdre son confort, peur de se retrouver à la rue, peur de ne pas pouvoir manger, peur de ne pas avoir accès aux soins, peur de ne pas avoir de retraite...

Peur.

Qu’est-ce que la liberté ? Le regard perdu dans mon bol de nouilles chinoises, j’avais l’impression d’être menottée à cette vie, oppressée, comme maintenue la tête sous l’eau.

Pour moi, la liberté, c’était ne rien devoir à personne. Vivre en autarcie. Ce qui impliquait : pas de confort, pas de sécu, pas de retraite, et fatalement : une vie plus courte. Et donc, un choix difficile, sur lequel on ne pouvait pas revenir.

Et puis, on m’a dit que la liberté, c’était plutôt un état d’esprit, qu’en France, en Europe, on avait la chance d’être libre. Encore fallait-il s’en rendre compte, se sentir libre. La liberté c’était avoir conscience de ses choix et les assumer. On pouvait très bien choisir de ne pas se prendre la tête avec l’argent, d’accepter ou de refuser les règles que la société voulait nous imposer. Et si la société était vraiment en contradiction avec nos valeurs, la liberté, c’était de choisir la société qui nous conviendrait, déménager dans un autre pays. On pouvait très bien choisir de renoncer à tout confort et partir vivre avec ses chèvres, mais il fallait être en mesure d’assumer ses choix, ce qui est une autre affaire.

Peur VS Liberté : le combat intérieur

La serveuse automate n’ira certainement jamais cultiver ses tomates au soleil [1], parce qu’elle a peur. Elle sait ce qu’elle perd, mais elle n’est pas sûre de ce qu’elle va gagner. Et renoncer à son confort, à sa sécurité, à une vie bien rangée, dans les normes de la société - avec un mari, une maison et des enfants -, ce n’est pas si simple.

Dans ma cuisine grise, j’avais envie de partir, de tout quitter, de prendre la route, de vivre de petits boulots trouvés en chemin, de découvrir le monde, ou du moins la France, et ce n’était pas le bouquin que je lisais qui allait m’enlever l’idée de la tête : Sur la Route de Jack Kerouac. Mais j’avais peur moi aussi. Peur de ne pas pouvoir, de ne pas vouloir revenir, peur de ce que j’allais trouver - une fille seule sur la route, avec toutes les histoires qu’on voit à la télé... -, peur de l’après, et puis c’était de toute façon une idée loufoque, je ne pouvais pas laisser mes colocs en plan comme ça... Je me raccrochais à mes obligations envers les autres, à l’anticipation de problèmes hypothétiques pour me dissuader de partir. J’auto-censurais mon désir par un discours normatif, je fermais mon esprit, ce n’était pas bon.

Alors je suis revenue au point de départ, par où tout cela avait commencé. Et j’ai compris que cette vie je l’avais choisie, j’avais choisi de ne pas suivre une voie toute tracée mais plutôt un parcours semé d’embûches, et même ce petit boulot que je faisais en attendant de trouver mieux et qui me permettait de payer mon loyer tout en continuant mon chemin vers le but que je m’étais fixé, je l’avais choisi aussi. J’étais libre depuis le début et si je ne le sentais pas, c’était que je ne parvenais plus à assumer mes choix, la tête dans le guidon dans ma recherche d’argent, je m’étais perdue en route, la destination à atteindre était sortie de ma ligne de mire.

Ce bol de nouille chinoise m’avait fait comprendre que je ne devais surtout pas renoncer à mon désir d’aventure et de voyage mais au contraire le nourrir et l’utiliser pour atteindre le but que je m’étais fixé et qu’il ne fallait plus que je perde de vue.

Notes

[1] Starmania, La Serveuse Automate, Luc Plamondon, Michel Berger

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5 Messages de forum

  • ouais flô !! même au soleil, les questions existentielles restent les mêmes.. La thune manque toujours, elle nous bouffe notre liberté.. et même les gens qui en ont plus, ont plus de responsabilités aussi : les impôts, les crédits, la maison , la grosse caisse, les études des enfants, les désirs de madame, les caprices etc.. même avec plus de thune, on est pas libre, juste la sensation d’avoir peut être moins peur.. quoique, plus tu montes haut, plus tu tombes bas.. bref, gardez le sourire quoiqu il en soit, facile à dire... et surtout cultiver son petit espace de liberté intèrieure.. l imagination et les rêves donc l ’espoir.. kriss

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  • Noodles et Liberté ou le spleen des nouilles chinoises

    22 mars 2008 15:57, par Robin Goodfellow
    je me suis senti totalement libre une fois... et si bien que je sais maintenant ou est ma place. toujours en mouvement, toujours bouger.. apprendre, comprendre, decouvrir, rêver... sur la route, les rail ou sur mer... le probleme avec la liberté c’est que si l’on y a gouté... c’est foutu on ne peu plus s’en passé... c’est pire que de simplement et seulement y penser, en avoir une vague idée. j’envie parfois la serveuse automate... car comme tu l’a dit elle ne sait pas ce qu’elle perd en realité (ou dumoins ce qu’elle ne gagne pas). mais je sais que c’est pour bientot... la liberté. ahh satanées nouilles chinoises !! ;0)

    Voir en ligne : http://samuelsan.over-blog.com

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  • Noodles et Liberté ou le spleen des nouilles chinoises

    4 octobre 2008 19:29, par méandre

    26 ans et un bol de nouilles chinoises, même auteure, ça me démange, j’ai jamais écris à une inconnue sur le net et je me lance ce petit défi, à 26 ans je me suis fait trois quatre cheveux blancs et me noyais dans mon chagrin, me faisais de gros bleus au coeur, et laissais la peur me mener par le bout du nez. quatorze ans plus tard. je n’ai pas fait le tour du monde. ne suis pas devenue maman. je me sens nomade dans l’âme, j’affronte tout ce que je n’ai pas accompli avec un sourire apaisant, voire amusé, et invite l’audace dans ma vie. tes textes font écho à mon amour de la liberté, du mouvement, de l’aventure

    merci petite sistoeur Flô

    méandre

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  • Noodles et Liberté ou le spleen des nouilles chinoises

    14 septembre 2010 23:39, par myriam
    Je me retrouve dans tes écrits, d’une façon déconcertante... J’ai écrit ces mots dans mes carnets, j’ai eu ces pensées, je suis arrivée à ces conclusions... J’ai 26 ans, mais en 2010... Où en es tu à présent, deux ans plus tard ?

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