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Par-dessus bord

mardi 11 mars 2008, par Nadja Pobel

Lyon accueille Poussin et une rétro Keith Haring remarquable. Mais en ce mois de mars, l’évènement est sur les planches du TNP où, avec Par-dessus bord, Christian Schiaretti donne avec talent, enthousiasme et démesure la parole à Michel Vinaver et à une partie de notre histoire. Nécessaire et poignant.

Quelqu’un nous regarde

Il y a urgence à aller s’accorder 6h de théâtre si possible d’affilée et pas sur deux soirées.
Avant de refermer le TNP, Christian Schiaretti monte pour la première fois en France l’intégrale de Par-dessus bord de Michel Vinaver, cette même pièce qui avait été présentée par Planchon dans une version raccourcie à la ré-ouverture du théâtre en 73 avec une comédienne pour témoin : Isabelle Sadoyan, distribuée dans les deux mises en scène. Cette pièce tisse enfin un fil qu’on avait du mal à percevoir entre Planchon et son successeur. Ils ont bel et bien cette ambition de nous raconter le monde et de mettre à l’honneur le très contemporain. Michel Vinaver, plus qu’ému en cette après-midi de première, trouve aussi un fantastique écho à son travail. Quarante ans après avoir écrit ce texte, le voilà restitué dans sa totalité, dans sa démesure à quelques semaines de réapprendre ce qu’était Mai 68 que notre petit chef d’Etat nerveux voudrait liquider. Les passerelles historiques et théâtrales sont indéniablement fortes mais elles ne seraient rien sans la pertinence de ce texte et la volonté farouche et acharnée de Christian Schiaretti de se lancer dans cette bataille. Car c’est bien de lutte aussi dont il est question lorsqu’aujourd’hui un metteur en scène décide que trente comédiens seront sur un plateau plus de six heures. Dans une économie sans cesse rétrécie où la culture n’est plus qu’un patrimoine à épousseter, certains font encore ce pari fou.

Michel Vinaver terminait ses études de lettres quand il a été embauché chez Gillette en 1953. Très rapidement promu chef de service, il n’a jamais abandonné la littérature. Après avoir rédigé Les Coréens puis deux autres pièces, après sa « longue panne », une disette de dix ans d’écriture faute de temps, il se lance dans la rédaction d’une somme théâtrale sur le monde de l’entreprise et raconte ce qu’il vit. Il est alors devenu PDG de la société Dupont qui vient de racheter Gillette France. Dans Par-dessus bord, pas de rasoir mais du papier toilette fabriqué par l’entreprise Ravoire et Dehaze. Les affaires ne vont plus très bien, les commandes s’essoufflent et le patriarche lance « bleu, blanc, rouge », un papier toilette plus patriotique. Mais l’offensive est un désastre et le vieux patron tombe malade, ses deux fils s’empoignent par assurer sa succession. Les joues rosies de l’Europe sentent le souffle nouveau de l’Amérique ; le jazz et la pop succèdent à Tino Rossi, et des deux fils, c’est le « méchant » (tel qu’il est nommé) blond bondissant avec à son bras une américaine qui gagne sur son gentil frère trop bien habillé et déjà dégarni. Le punch entre en lice, le marketing le suit non loin derrière. Michel Vinaver raconte cela : comment le capitalisme familial de papa a été supplanté par la mondialisation dévoreuse de dynasties tranquilles. C’est ce tournant que l’on voit : celui, où comme le dit l’un de ces personnages, « la mort n’est plus un phénomène ponctuel, elle s’étend dans le temps » et se monnaye pour maintenir le vieillard en ventilation artificielle. On passe d’un capitalisme joyeux à sa version anxiogène selon les mots bien choisis de Christian Schiaretti. La France adopte des codes vestimentaires différents : les élégants trois-pièces velours violine ou orange-marron succèdent aux fades débardeurs ; les banques entrent dans le capital des entreprises et prennent insidieusement la main comme un alien qui n’aurait cessé de s’épanouir dans l’ombre du dirigeant. Le chômage n’est plus déjà tout à fait le « spectre hideux » annoncé dans la première heure du spectacle, il est devenu réel. Les travailleurs ayant passé 40 ans de leur vie dans la maison sont poussés dehors avec le regard méprisant et pernicieux de celui qui croit dominer mais qui ignore encore que son heure viendra.

Les amours et les désunions, les exposés de philo ou de marketing et les divertissements en clubs, les négociations commerciales et les loisirs, tout est là. Et surtout Michel Vinaver fait du personnages central, Jean Passemar, son double. L’employé administratif s’adresse souvent à nous en aparté pour dire le dérèglement de ce monde et aussi par désir de témoigner. « Je veux tenter, dit-il, le théâtre total, sans limite dans les moyens d’expression à condition que ce soit une fusion, pas une juxtaposition ». Michel Vinaver ne dit pas autre chose dans ses commentaires. Pour être montée, la pièce a connu trois autres versions plus courtes, élaguées de quelques personnages mais c’est dans son aspect millefeuille qu’elle gagne paradoxalement sa fluidité car le monde est fait de ces vies minuscules qui ne prennent forme que lorsqu’elles se ramifient. Christian Schiaretti a ce mérite d’avoir suffisamment d’appétit pour s’y atteler et nous le rendre digeste. Il a, comme souvent, ouvert son plateau au maximum, grignoté les premiers rangs et installé un décor de cartons se transformant en un flamboyant et gigantesque bureau vintage au tournant de la pièce. Les situations sont constamment mêlées les unes aux autres dans un parlé très « cut », sans temps morts rendant ainsi oralement l’absence de ponctuation du texte de Vinaver et exauçant son vœu de fusion plutôt que d’un lénifiant collage. Les trente comédiens, musiciens et danseurs connaissent leur partition par cœur et s’en régalent.

Sans être l’apologie ou la contestation forcément polémique et peu fructueuse de Mai 68, cette pièce est le récit de notre monde. « Faire théâtre de tout » préconisait Antoine Vitez. Parvenir au théâtre total espérait Vinaver peut-être comme l’Ajax a rêvé inventer le football total autour de Cruyff. Dans les derniers jours de ces murs du TNP, Schiaretti met tout le monde d’accord et englobe avec brio l’histoire de notre société et celle de son art. Et, in fine, le plus long dans cette aventure, c’est l’entracte !

Au TNP, place Lazare-Goujon, Villeurbanne
04 78 03 30 00
Jusqu’au 13 avril

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