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Valère Staraselski nous parle de son roman "Un homme inutile"

mardi 11 mars 2008, par Franca Maï


Franca Maï - As-tu le souvenir de la naissance de l’écriture d’ « Un homme inutile » et de ton état d’âme à cette époque de ta vie ?

Oui, l’idée du roman m’est venue lors d’une période de chômage et d’abandon extrêmement difficile où tout ce pourquoi je m’étais battu était à peu près réduit à néant. J’avais 40 ans et je me suis retrouvé dans la situation d’être un homme inutile. C’est-à-dire avec objectivement aucun espoir en vue. Soit je retrouvais un peu de vitalité en moi pour avancer, soit je cessais de vivre.

- Pourquoi ce titre « Un homme inutile » ?

Parce que j’ai lu dans un journal un entretien avec le philosophe André Tosel qui disait que notre démocratie avait un problème majeur, celui de fabriquer sur le plan économique beaucoup trop d’hommes inutiles. Ce qui mettait en danger cette démocratie même. Le titre retenu auparavant était Notre Dame de Lorette.

- Peux-tu résumer en quelques lignes - pour les lecteurs curieux du e-torpedo ton roman « Un homme inutile » ?

Il s’agit d’un jeune homme appartenant aux couches moyennes, hautement diplômé, cultivé, touché par le chômage et par les effets et conséquences du libéralisme triomphant. Paru en 1998, ce roman avait dans les faits quelques années d’avance, ce qui explique probablement son impact d’aujourd’hui.

- Ce qui caractérise la plupart de tes romans ou recueils est une écriture élégante, pudique, plus particulièrement en ce qui concerne ton rapport à la femme. Est-ce une forme volontaire d’auto-censure ou le sexe féminin demeure-t-il un éternel mystère pour toi, freinant un élan perçu en pointillé s’apparentant plus au fantasme qu’à la chair repue ?

Pour ma part, je considère que le style classique est le plus adapté, le meilleur pour être lu par le plus grand nombre et le plus longtemps possible. Concernant la femme, il n’y a aucune auto-censure mais disons ce que j’appellerai, pour moi en tout cas, du respect. Oui je crois et je fais l’expérience de la chair repue et du désir qui se réinstalle très vite et cela indéfiniment. Oui, le désir pour l’autre relève de la crudité comme du mystère. C’est justement pourquoi mon écriture est sur ce sujet en retenue, car croire qu’il est possible de tout dire en ce domaine comme dans d’autres, revient à trahir la vérité des rapports. Le moteur de l’art loge dans ce fait avéré : le réel résiste à toute formulation, éternellement.

- Penses-tu que les hommes abordent l’Amour et la Passion d’une manière différente des femmes, n’est-ce pas dans cette disparité d’approche que naît le malentendu et que les « histoires d’amour finissent mal en général » ?

Oui, bien sûr. Les femmes et les hommes ne sont pas de la même espèce. En d’autres termes, il y aura toujours un écart. Il en va de même pour l’amour, la passion qui ne coïncident jamais ni ne concordent dans leurs manifestations envers l’autre ni non plus dans leur représentation imaginaire. Simplement, ce fait à la fois charnel et culturel est, à mes yeux, l’un des plus supérieurs qui soit. Le reste n’a pas grande importance dans une vie. Car, ce que partagent deux êtres qui s’aiment, c’est le désintéressement absolu, autrement dit l’absence de calcul intéressé, qui est le propre de la noblesse. Et qui est le propre de l’amour.

- Te sens-tu proche de ton personnage principal Brice Beaulieu ?

Je l’ai un peu oublié puisque j’avais trente huit, trente neuf ans quand Brice, qui a vingt cinq ans, déambulait dans les pages d’Un homme inutile. Mais il ressemble à ce que j’étais, oui sans doute.

- Quel genre de petit garçon étais-tu ?

Adorable ! Si, si c’est vrai. Toutes les dames craquaient pour le petit garçon que j’étais.

- Peux-tu nous raconter un souvenir d’enfance marquant ?

Oui, quand je rends visite à ma mère à l’hôpital psychiatrique et que j’évolue au milieu d’êtres effrayants, déformés par la maladie mentale....

- Tu entretiens un rapport très étroit dans ton écriture avec les problèmes de société, penses-tu que les mots sont assez puissants pour améliorer le monde et changer le regard ?

Les mots comme les actes sont assez puissants pour faire le mal comme pour faire le bien. C’est quand ils contribuent à changer le regard qu’ils sont le plus efficaces. Participer à l’action des êtres afin que l’invention de soi recoupe l’art de vivre ensemble, ne s’agit-il pas là d’un combat perpétuel ?

- Que penses-tu de l’état de la littérature aujourd’hui, y-a-t-il une place pour des voix différentes dans le désert programmé que la Culture nous réserve ?

Il y a la littérature de consommation avec ses succès foudroyants et qui est foudroyée peu de temps après. Il en a toujours été ainsi. Les romans de Diderot publiés un siècle après sa mort ont éclipsés la littérature bien en vue au 18è siècle... Ainsi, aujourd’hui, la confiscation perdure. Cela étant et fort heureusement, il existe de bons livres qui trouvent un vrai public. Ce qui compte, j’en ai l’intime conviction, c’est de célébrer la vie, la fragilité existentielle du vivant.

- Quels sont tes projets d’écriture actuels ?

En ce moment, je suis dans un énorme travail qui aboutira, je l’espère, à la parution d’un ouvrage consacré aux cent ans de la Vie Ouvrière, le journal de la CGT. Pour la suite, j’ai l’idée, je ne sais pas si je le réaliserai, d’écrire Un amour en Allemagne de l’Est. Les pilotis sont une expérience vécue, à mes quinze ans, lors d’un séjour de vacances en Saxe, située à l’époque en République Démocratique Allemande. Cette Allemagne que j’ai connue ressemblait physiquement à celle de Goethe...

- Comment appréhendes-tu le devenir de la Littérature en France et que faudrait-il mettre en place pour éviter le prêt-à-penser ?

Au point où j’en suis, je crois qu’il me faut travailler à un niveau d’exigence tel qu’il oblige les décideurs à ne pas mépriser la création réelle. Je n’ai aucune sorte d’illusion. Le prix à payer est celui que les véritables artistes ont toujours eu à payer : non reconnaissance, solitude, ignorance. Mais peu importe, il faut créer ! Pour éviter le prêt à penser, il s’agit je crois de ne surtout pas se placer sur le même terrain que ceux qui y évoluent en propriétaire, de ceux qui jugent à l’aune de leur appartenance de classe pour ce qu’ils estiment être inférieur.

- Si tu étais magicien, quel rêve d’idéal réaliserais-tu en premier ?

Une planète propre qui laisse aux êtres qui la composent le droit à la vie.

- La phrase qui te permet de mettre un pied devant l’autre chaque matin ?

« La poésie est l’être qui entraîne le savoir au-delà de l’avoir » (Aragon) ou bien « celui qui réussit est celui qui sait souffrir un quart d’heure de plus que l’autre » (Proust).

- L’idée de la mort t’effraie-t-elle ou as-tu appris à la dompter ?

Ni elle ne m’effraie, ni je pense pouvoir la dompter. Je vis avec, goûtant chaque jour la conscience d’être dans cette drôle de chose : la vie.

- Comment aimerais-tu quitter ce monde ?

En chantant une comptine ou une chanson russe que, parait-il mon grand-père paternel me chantait lorsque j’avais deux ans.

Un Homme inutile
Broché : 195 pages
Editeur : La Passe du Vent (27 mai 2003)
Langue : Français
ISBN-10 : 2845620411
ISBN-13 : 978-2845620414

Pour en savoir plus sur Valère Staraselski :

Une histoire Française

Mais qui est Valère Staraselski

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