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Eve, fille d’Eve. Le féminin intemporel.

Un essai de Pierre Bamony

mercredi 27 février 2008, par Séverine Capeille

Lecture terminée. Je pose l’essai de Pierre Bamony. La conclusion vient de me scotcher. Il n’y a pas d’autres termes… « Scotcher » au sens d’une adhésion totale à chaque mot du dernier paragraphe. « Scotcher », sur ma chaise, livre refermé. Anthropologue et philosophe, l’auteur envisage un sujet périlleux : les mensonges de l’histoire écrite par le masculin afin de dominer le féminin. Le sous titre, « Vanité du soi-disant sexe fort », m’avait d’emblée interpellée, tout autant que le nom masculin de l’auteur sur cet essai « féministe ».

Richement documenté, « Ève, fille d’Eve » est consacré à « la plus grande moitié de la population de l’espèce humaine, en l’occurrence, la femme ». Platon, cité en première page, donne le ton : « Le femme et l’homme ont même nature sous le rapport de leur aptitude à garder la cité » [1]. Alors pourquoi de telles inégalités ? Les problématiques sont nombreuses :

Et si l’histoire écrite par le masculin n’était rien d’autre que le résultat de sa volonté pathologique de dominer le féminin ? Et si les religions, prétendument révélées, n’avaient elles-mêmes de cesse de se comporter en complices d’un mensonge en le pérennisant et en le sacralisant ? Et si, en réalité, l’être inférieur n’était pas le féminin, comme on l’a prétendu pendant des millénaires, mais bien le masculin ?

Pierre Bamony propose une nouvelle lecture de l’Ancien Testament et renverse l’idée judéo-christiano-islamique selon laquelle « parce que la femme ‘fut tirée de l’homme’, elle doit lui être soumise » [2] . Eve est audacieuse et courageuse en osant braver l’interdit de Dieu. Elle « consent volontairement à l’attrait de la science inconnue » et c’est Adam, personne « falote, sans envergure, velléitaire même » qui est envisagé comme un « irresponsable absolu » [3]. A ce niveau de lecture, on est déjà un peu secoué par cette radicale remise en cause des interprétations théologiques, mais la surprise est totale quand l’auteur envisage les recherches scientifiques. En effet, la génétique des populations permettrait d’avancer que l’apparition du masculin ait été plus tardive que celle du féminin sur terre. C’est la thèse que défend Bryan Sykes en s’appuyant sur des chiffres qui font « remonter Eve à 140 000 ans, mais Adam à 59 000 seulement ». Fort de ce constat, Pierre Bamony envisage dès lors l’idée de l’androgyne primordial, se référant autant aux textes philosophiques (Platon), mythiques (Dyonisos, Zeus Labrandeus, Tirésias…) et religieux (le ou la chamane, le monothéisme judéo-chrétien) qu’à la psychanalyse (Freud) ou à la science contemporaine qui a démontré « depuis les années 1950 environ que la sexualité primitive est féminine ». L’étonnement est à son comble quand, envisageant le processus de détermination sexuelle chez l’espèce humaine, l’auteur conclut qu’il « n’est pas exagéré de dire que l’homme est, en réalité, une femme manquée » [4] . Là, je ne peux m’empêcher de penser à la tête que feraient certains hommes de mon entourage en lisant cette phrase, et je souris. Mais c’est en découvrant « l’archéologie du sexe », science montrant qu’« à l’origine […] le pénis du masculin avait une petite taille au point d’être presque invisible » [5] et que « le phallus pourrait être considéré comme une excroissance du clitoris » [6] , que je ris.

Incroyable essai de Pierre Bamony. Les préjugés et les logiques de schématisation volent en éclat au gré d’un saisissant voyage au cœur des peuples et des cultures. Chine impériale, Inde, Egypte ancienne… L’anthropologue évoque les cultes des divinités féminines et montre non seulement leur irrévocable antériorité (« les déesses ont bien précédé les dieux sur la terre » [7] ) et leurs traces sur toute la surface de la planète, mais également leur capacité à encourager le respect de la vie et la paix. Regrettable époque où « les esprits n’étaient pas encore corrompus par l’arrogance du masculin et par la misogynie de ce dernier » [8] et où « l’amour était roi » [9]. Alors que s’est-il passé depuis quatre millénaires environ ? Comment le masculin a-t-il pu à ce point façonner le monde à son image ?

Les explications sont nombreuses et pertinentes. L’auteur examine notamment les religions « conquérantes », tels le christianisme ou l’Islam, dans leur diversité et leur complémentarité. Si leur « essence » n’est jamais remise en cause, les diverses interprétations qui en ont résulté sont méthodiquement critiquées. Seules les « religions naturelles » sont épargnées. Quant aux raisons qui poussent le masculin à la violence et à l’agressivité ; à un combat perpétuel pour exister et s’approprier du féminin pour son unique plaisir, il pourrait s’agir, selon l’auteur, d’un « manque de creux dans son être » [10] doublé d’une « saturation de gamètes dans un espace confiné » [11]. En envisageant les comportements « généralement infantiles » [12] d’un masculin prisonnier de sa propre image et de son « fragile flagelle qui le meut tout le temps » [13], Pierre Bamony définit cette volonté de « semer du sperme autant que faire se peut » [14] comme le véritable moteur de la course effrénée des hommes sur la terre. Ces derniers, développant une sorte de « complexe de minorité » [15] affirment alors leur domination sur le féminin afin de « combler le vide de [leur] être » [16].

Et voilà quatre mille ans que ça dure. Des soupirs cadencent parfois ma lecture… La femme, symbole premier de la vie, est corrompue et gourvernée par la culture masculine au point de se perdre elle-même, de devenir étrangère « pour et à [elle]-même en tant qu’ [elle] ne se perçoit pas réellement tel[lle] qu’[elle] devrait être avec toutes les richesses, les charmes, les mystères enfouis au fond de son être » [17]. Et, comme pour mieux signifier la nature opaque et imprévisible du féminin, Pierre Bamony abandonne temporairement le style rigoureux du chercheur pour s’abandonner à de magnifiques métaphores : « je dirais que c’est l’océan immense dans le miroitement duquel les cieux innombrables trouvent un contentement infini. C’est la métaphore de flots azurés de la mer, des flots inconnus qui étonnent toujours par leur force de déchaînement sauvage, incontrôlable au-delà de toute forme de domestication mais dont le secret de la maîtrise gît en son propre fond » [18].

Plaisant et instructif, « Eve fille d’Eve » ne s’en tient pas seulement à démonter les préjugés et les multiples formes d’aliénation mentale, désormais considérés comme des évidences, mais encourage également les femmes à reconquérir entièrement leur liberté, à l’ instar de leurs aïeules, telle la Déesse-Mère (la divinité suprême de toutes les sociétés néolithiques et du début du chalcolithique) qui représentait « non seulement la reproduction de toute vie humaine, mais aussi de toutes les révoltes » [19] . Pierre Bamony, dont la voix masculine surprend puis rassure, défend l’idée, comme les Sistoeurs, que « la possible paix sur terre gît dans le giron du féminin, milieu par excellence de toutes les potentialités de l’espèce humaine » :

Alors, Femmes, qu’attendons-nous ?

** *

Essai, format : 21 x 15 cm, 264 p., broché
Prix : 15,90 €, parution : janvier 2008
ISBN : 2-84776-914-2
Diffusion & Distribution : Thélès

Notes

[1] Platon, La République (Livre V), Garnier Flammarion, Paris, 1966, p.p 209-210

[2] Pierre Bamony, p.22

[3] Op. Cit. p.26

[4] Op. Cit. p.43

[5] Op. Cit. p. 67

[6] Op. Cit. p. 126

[7] Op. Cit. p. 88

[8] Op. Cit. p. 102

[9] Op. Cit. p. 106

[10] Op. Cit. p. 135

[11] Op. Cit. p. 138

[12] Op. Cit. p. 152

[13] Op. Cit. p. 123

[14] Op. Cit. p. 81

[15] Op. Cit. p. 154

[16] Op. Cit. p. 157

[17] Op. Cit. p. 148

[18] Op. Cit. p. 150

[19] Op. Cit. p. 74

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