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Il y a quelque chose de pourri dans son king d’homme

mardi 19 février 2008, par Marlène T.


Copenhague s’empourpre.
Le soleil décline. Ophélie s’incline, comme les blés dans le vent. Courbe des épaules autour du cœur. Le regard perdu dans le lointain, flou. Vitres embuées, comme ses yeux. Elle murmure « Je sors ».
Besoin de prendre l’air.
Un pied devant l’autre, la mécanique est huilée. Pas besoin de l’esprit, occupé ailleurs… Depuis les quais elle remonte : HC Andersens Boulevard. Elle remonte encore : le temps. Au fil tranchant de ses souvenirs :

Près du port. Ah le porc ! Ah le fourbe… Sous l’œil du dragon qui tient en sa gueule une lampe. Il est là. Avec une autre femme. Il porte son costume des jours de réunion : le plus seyant. Elle a un manteau pourpre jeté sur les épaules, les cheveux relevés, l’air d’avoir tout juste vingt ans. Elle sourit. Lui aussi. Elle se blottit contre son flanc. Il l’enlace, se penche vers elle au ralenti. Elle se hisse sur la pointe des pieds. Leurs visages s’effleurent. Leurs bouches s’unissent…

Ophélie visionne en boucle le film enregistré dans sa mémoire. La scène brouille ses pensées. Tripes douloureuses. Cœur brisé. Et la jalousie qui lui picore l’intérieur d’un bec affamé.

Elle n’a rien pu lui dire lorsqu’il est rentré tout à l’heure. Son homme. Le sien ? Il a jeté sa veste sur le sofa. Comme toujours. Il l’a embrassée. Sur la joue. Il s’est inquiété, lui trouvait un air fatigué. Elle était simplement malade. De chagrin. Derrière le barrage de son silence, les larmes enflaient en raz de marée. Et lui qui persistait à être tellement … tellement comme d’habitude. Les mêmes sourires, les mêmes regards. La même voix profonde et posée racontant une harassante journée de travail.

Depuis quand ? Se demande-t-elle. Combien de fois ? Et puis surtout pourquoi n’a t’elle jamais douté de sa fidélité ? Aveugle ? Rêveuse ? Stupide ?

Alors, la gorge nouée elle a dit simplement « Je sors ».
Besoin de prendre l’air.
Il lui a conseillé de bien se couvrir. Puis il l’a embrassée. Sur la joue. Elle a attendu d’être dans l’escalier pour s’autoriser à pleurer.

Ses joues sont sèches maintenant. Elle ralentit. Les mains dans les poches. Les ongles plantés dans les paumes. Il fait froid. La nuit enveloppe la ville. Les passants crachent de la fumée blanche. Tivoli scintille sur la droite. De l’autre côté, devant l’hôtel de ville, les monstres vert-de-gris observent, immobiles. Ophélie s’arrête, face à eux, et dans leurs regards absents, elle se perd. Labyrinthe. Réflexions emberlificotées de pourquoi, de comment, de toujours, de jamais, d’être ou ne pas être l’Unique. Elle repousse les images comme autant de dagues empoisonnées.

Lui penché. Elle sur la pointe des pieds. Leurs bouches offertes, ouvertes, mêlées…

Elle combat le monstre qui enfle en elle. Elle combat la rage née de l’amour.

Elle inspire, expire, expulse la douleur dans un râle fond de gorge. Le visage tendu vers les cieux, mais c’est en elle qu’elle cherche la réponse. Et maintenant, que faire ?

Enfin, elle salue les monstres impassibles d’un hochement de tête et rebrousse chemin vers les quais. Le front haut. Les épaules ouvertes vers l’avenir.

Ophélie serre contre elle son long manteau qui claque au vent. Elle marche d’un pas hardi, en chantonnant la légende du Tannhäuser, celui qui séjourna au pays de l’amour et des plaisirs puis qui finit par se repentir…

Lorsqu’elle s’arrête enfin au bord du gouffre, les eaux sombres de l’Öresund ondulent sous le reflet ambré des lampadaires. Elle hésite quelques secondes. Noyée dans ses pensées elle s’imagine dérivant au rythme lent de la marée. Entraînée au large, entraînée au fond, par ses vêtements alourdis du poids de l’eau, par son cœur gros comme une pierre…

Au creux de sa poche Ophélie triture mécaniquement sa monnaie puis sort une pièce. Pile ou face ? Pile elle s’efface, perdante, résignée, elle plonge. Face elle fait face, refait surface et c’est la vie qui l’emporte. La pièce s’envole, virevolte, brillant d’un éclat moqueur dans les lumières de la ville. Puis elle redescend, cingle le sol en pirouette et s’immobilise sur le verdict. Le cœur battant, Ophélie cherche le courage de s’approcher.

Un ange passe. Non, c’est un homme. Pressé, il avance tête baissée. Il se penche, ramasse la pièce de monnaie et la tend à Ophélie.

- C’est à vous ?

Elle fait non de la tête.

- Alors c’est à moi sourit-il ! Il salut puis s’éloigne en empochant la réponse.

Ophélie réprime une envie de rire. Nerveuse et soulagée. Elle se demande qui du destin ou du hasard est responsable de cette farce. Elle fait demi tour vers le 302 Christians Brygge. Et lorsqu’elle pousse la porte de l’immeuble elle sait qu’en haut de l’escalier son homme l’attend dans leur bel appartement.

Elle se dit qu’elle a passé l’âge de jouer les petites sirènes…

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