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Jacomino. Rêve à mer

mercredi 31 janvier 2007, par Mireille Disdero


Jacomino n’a pas quitté le pays comme les autres de son âge. Pour rentrer chez lui, il a pris l’habitude de passer sous la voûte sombre de la maison de Philomène. L’hiver il s’empêtre toujours dans cette neige de tous les diables. Elle est lourde, glaciale, et lui grignote son rêve, un peu plus chaque année. Puis elle brûle ses grosses chaussures de cuir. Jacomino s’en moque, bien sûr, il en a une demi-douzaine du même genre, solides, fourrées, larges. Des chaussures d’ours. Elles ont un effet de « raquette » sur la neige fraîche. Et puis sur la dure, elles accrochent sans glisser.

L’été tout change. Il boit moins de grappa, sort en chemisette sans manche, histoire d’emmagasiner la lumière sur la peau, avant l’hiver long, trop long dans ce pays de glace.

La mère de Jacomino est morte depuis trois ans maintenant. Et lorsqu’on l’a déposée au fond de la fosse, il n’a pas pu s’empêcher de se laisser glisser doucement vers le bord, avec son chant préparé pour elle, cassé dans la gorge. Monsieur le curé n’a rien dit. Il s’est éloigné avec sa robe qui léchait le sol, ses mots funèbres et tout le monde l’a suivi. Alors, Jacomino a pu pleurer, tout seul, comme un homme qui pleure maman. Et la neige est tombée sur la terre qui s’est mise à geler. Comme il avait un peu froid en rentrant le soir, Jacomo a commencé à boire un peu plus qu’avant.

Maintenant, il se déplace avec une canne et puis se tient un peu voûté, aussi.

Dix ans en arrière, il aurait pu se marier avec la fille de Pier-Luigi, celui de la trattoria d’en bas. Elle le voulait, malgré la grappa l’hiver et la maison à refaire de fond en comble. Mais pendant l’été, un de Sampeyre avait emporté la fille sur une moto, pour la promener, lui faire voir du pays et finalement, on ne les avait plus jamais revus au village.
Jacomino avait regretté, bien sûr. Il avait laissé glisser son rêve et commencé à boire trop de grappa, même en été.

Aujourd’hui il n’a plus envie de se marier. Il a raison, c’est trop tard. Il est vraiment comme un vieux. Il faut dire qu’un samedi soir particulièrement arrosé, il s’était endormi sur le fil sombre de la route, les yeux dans les étoiles de son rêve qui tressautait, dansait au rythme de sa respiration. Et puis la voiture l’avait charrié, trimballé sur quelques mètres avant de s’arrêter.

Maintenant Jacomino souffre un peu moins des jambes mais il ne se déplace plus sans sa canne. Quand il se regarde dans le miroir, il s’étonne encore de trouver ce drôle de visage strié de vie, une belle figure aux yeux trop clairs, comme ceux de sa mère.
La mère, c’est du passé. La fille de Pier-Luigi, du rêve foutu. Reste la grappa, vraie de vraie. Réelle au point de lui brûler la gorge, de remplacer le chant cassé, au fond du rêve.
L’hiver ici, Jacomino a de plus en plus froid, il faut se réchauffer.
Heureusement l’été revient toujours, apportant les autres, ceux d’ailleurs, les Français puis les gens du Sud avec leurs accents qui dansent. Jacomino les écoute, les regarde déambuler et parfois il cherche à leur parler pour de bon, avec plus que des mots, avec des gestes et des rires, enfin… autre chose.

Et puis début septembre il a croisé Régine, une Française qui mangeait des pizzas chez Leo, il se rappelle. Dix ans de ça. C’est long. Elle était gaie, se laissait embrasser par Leo à l’époque, et d’autres hommes la voulaient aussi, bien sûr.
Quand il s’est trouvé près d’elle sur la place aux herbes, il a posé sa main sur son épaule et lui a dit : « Bon die, Regina ». Mais il n’a pas compris pourquoi tout à coup en le voyant, elle s’est mise à crier, hurler comme si elle avait vu le diable. Il n’a pas compris et s’est éloigné en hochant la tête. Elle l’a vite rattrapé pourtant, l’a pris par le bras et lui a expliqué :

- Pardon Jacomo, je croyais que tu étais mort !

- ...

- Oui ... Leo m’a appris que tu avais eu un accident et que ... tu étais mort. Je ne sais pas pourquoi il m’a raconté ça, mais je l’ai cru. Alors tout à l’heure en te voyant, ça m’a fait un choc, comme si je rencontrais un fantôme ... Comme si je délirais, tu comprends ?

- ...

- Non mais maintenant je suis contente de te voir, de savoir que tu es vivant. »

Depuis, Jacomino y pense souvent.
Dans sa tête il écoute le refrain : « je croyais que tu étais mort ». Et ils ont raison Leo et Régine de le penser. Depuis quelques temps, la nuit arrive tôt, de plus en plus. Elle couvre les gens, les murs, le ciel. Rien ne reste. En novembre, on fête les morts et le village est muet.
Alors, Jacomino comprend ce que c’est que d’être enterré. Oui. En rentrant chez lui chaque fois, il écoute le bruit de ses grosses chaussures d’ours sur la pierre humide du chemin et ça résonne tellement que seuls les fous pourraient croire qu’un vivant avance à cette allure.

Le lendemain de la fête des morts, il prépare sa petite valise de cuir noir, abandonne ses chaussures de montagne et descend jusqu’au village pour demander à la postière Emilia de lui prendre une réservation pour le train de Nice, Antibes ... Il sait qu’elle s’occupe de tout pour lui. Il n’a qu’à payer et attendre. De toute façon, quand on est mort, le temps ne compte plus, la roue a tourné.

Maintenant Jacomino descend du train à Antibes, Juan les pins, où sa mère a laissé des souvenirs, un amour, quelque chose qu’il imagine sans trop comprendre. Il traverse les rues, les places en soufflant, soutenu par sa vieille canne. Ensuite il appelle un taxi, demande cette plage, ce bord de mer... Mandelieu.

Sa canne le soutient difficilement pendant qu’il avance sur les galets. Il s’assied, se plie lentement, pas vraiment certain de pouvoir se relever après. Face à la mer qui commence à bourdonner dans ses oreilles, il boit le soir, la lumière en trace d’or sur les galets, et la ligne de mer devant ses yeux.
Doucement, Jacomino se laisse glisser sur le côté, la tête dans les galets. Bien sûr il a un peu froid. Il serre son manteau, remonte le col fourré sur son cou. Et puis encore, allongé, il écoute le bleu de l’eau qui glisse sur lui, les pulsations des vagues, le sang dans sa tête.
Alors, il commence à murmurer un vieux chant de novembre, dans la langue de sa mère. Et comme quand il était petit, elle vient près de lui et l’aide à retrouver son rêve. Comme un enfant, il serre fort sa main et n’a plus peur de mourir en s’endormant, Jacomino.

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