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Un ogre dans la ville

Roman de Mireille Disdero

vendredi 12 janvier 2007, par Séverine Capeille

Il était une fois… Marseille. Il était une fois… des personnages en quête d’eux-mêmes. Il était une fois… l’amour et la haine. Un homme et une fille fragile. Le méchant, la gentille. Il était une fois… Un ogre dans la ville.

On aimerait que le roman de Mireille Disdero soit un conte, la gentille illustration d’un parcours initiatique. On voudrait pouvoir sourire de la mort du méchant et dire « c’est bien fait » en le regardant agoniser au rythme des Tap-Tap-Tap de son cœur. On se verrait bien gribouiller les pages blanches de ses silences avec de la couleur. Mais il y a la peur. Ce sentiment commun à tous, où pourtant chacun est seul, renvoyé aux cages d’escaliers et aux caves trop sombres de son enfance. Il y a ce goût de la sueur, un peu rance.

Aucune magie, nous sommes plongés dans la réalité des solitudes modernes. L’ange qui, jadis, apportait la Parole à Marie, vient désormais la tatouer. Il est devenu Angelo l’Ogre. Il est celui qui a « soif de vivre. Soif », et qui va en crever. Il vide les bouteilles, absorbe tout « sans rien jeter ». Il remplit la faille qui le traverse, son tyrannique besoin de tendresse. Il noie ses souvenirs, « déchiquette [sa] mémoire », mais les images s’obstinent : « Je revois parfaitement le visage de ma mère quand elle a bouclé sa valise vingt ans en arrière. Je n’ai pas oublié son odeur de transpiration quand elle s’est agitée pour regrouper les bibelots dans sa valise ». Alors Tap-Tap-Tap…

Et puis le Clap du cinéma : Marie, sur scène. Transpiration. Agitation. Valise. Elle est celle qu’il doit empêcher de partir, maintenant, pour toujours, à jamais. Celle qu’il envahit malgré lui, malgré elle, dans une ivresse dévastatrice. Angelo jette les mots, grave les peaux, s’accroche aux encres pour ne pas couler, sombre « pouet pouet » qui voudrait devenir « léger comme un poème ». Il l’aime, Marie. Il la détruit, de toute la force de ses blessures et de ses peines. Il la traque, il la suit, il l’entraîne dans son agonie. Il en fait une « poupée cassée » qui voudrait « encore être petite, très petite, avec [ses] parents », et qui rencontre l’enfant, « Petit-Pierre », comme un soleil d’espoir, une trace de l’innocence dans le noir.

Un ogre dans la ville vous prend. Il vous tient par les sentiments, par « la peau, la peur et les os ». Mireille Disdero peint le « monstre » et sa victime, la perte des mots et la perte de poids, la folie et le froid. Le manque. Le vide. Partout l’insatisfaction vorace. La part manquante qui nous fait osciller entre être et non être, présence et absence, parole et silence. Le chemin tortueux qui nous jette brutalement dans le ravin de nos faiblesses, ou de nos violences. Son texte vous happe, vous absorbe, vous laisse, lessivé, à bout de souffle, avec le bruit sourd d’un Tap-Tap-Tap qui résonne encore longtemps. Il était une fois… un roman. Ils ne vécurent jamais heureux, et n’eurent aucun enfant.

Un ogre dans la ville, de Mireille Disdero, L’Harmattan, 2006

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1 Message

  • > Un ogre dans la ville

    16 janvier 2007 13:49, par Mireille Disdero

    Cet article remarquable révèle une lecture juste, nuancée...

    Hier je présentais une fois encore le roman à Marseille : j’en ai profité pour le citer.

    Merci Séverine !

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