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Les Sistoeurs s’affichent à Berlin

vendredi 26 mai 2006, par Séverine Capeille

On avait déjà cassé la voiture. Ca, j’en suis sûre. Elle nous avait lâchés le dimanche matin, au retour du mariage de Judith, en pleine campagne Allemande. On avait d’abord entendu un bruit bizarre et puis tout à coup, on avait vu surgir une épaisse fumée blanche du capot. Il avait fallu se ranger d’urgence sur le côté d’une route déserte, et admettre que l’on ne pourrait pas repartir. Heureusement, nous avions sympathisé la veille avec bon nombre d’invités et certains avaient pris ce chemin pour rentrer. Ils nous avaient aidés à charger nos affaires dans leurs voitures et nous avaient ramenés jusqu’à l’appartement que nous occupions à Berlin.

Donc, cette photo, c’était le dimanche après-midi. Ou peut-être le lundi. Je ne sais plus très bien. Dans quel quartier ? Quel bar ? J’ai une très mauvaise mémoire. Tout ce qu’il me reste, ce sont des sensations. La douceur d’un été sur cette terrasse berlinoise dont j’ai oublié le nom.

Nous sommes là, toutes les trois, exilées de l’action et du combat. Nous explorons les ressources du désoeuvrement car nous avons le temps, tout le temps devant nous. Quelqu’un viendra bientôt prendre la commande. Bien sûr. Mais nous apprécions qu’il n’arrive pas tout de suite, qu’il nous laisse adhérer à la vie qui va, dans une attente humble et glorieuse à la fois. C’est un petit moment paisible, léger, allègre, plein d’une énigmatique espérance. C’est un petit moment de vacances.

La terrasse est déserte. La seconde suspendue. Nous sommes tournées vers le soleil : les fleurs aussi. Attentives au présent dans une immobilité insouciante. Silhouettes fragiles face aux piétons anonymes. Nous posons. Nous oublions le temps qui s’étire vers la mort. Je me souviens du silence, nécessaire à l’éternité. Nous sommes la présence et l’absence, le temps d’un cliché. Ce silence-là est insondable. Il nous rend étrangères à nous-mêmes et aux autres. Il épaissit l’espace en cristallisant les sourires.

La tong d’Hélène… Etait-elle toute crottée ?

C’est drôle. Plus je regarde la photo, et plus les détails prennent de l’importance, empiètent sur nos existences. Cette chaussure sur la table en bois… posée comme ça, l’air de rien, derrière le sac à main… Et ces petites fleurs jaunes au premier plan, toutes petites en comparaison de celles que porte Nora, cette harmonie entre sa robe et l’affiche… un joli coup de chance. Hélène, qui tourne effrontément le dos à « Superman », se distingue sur fond de « Female Future »… Faudrait-il y voir une cohérence ?

On avait si bien oublié le barman qui viendrait, la conversation qui reprendrait et les mots qui nous emporteraient, de digressions en allusions, loin des anges qui passaient. Dans cette attente colorée, nous étions simplement bien. Riches du temps que nous avions à perdre à Berlin.

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