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De L’Amour / De l’Amer, recueil, Séverine Capeille, éditions Lunatique 2014. Un coup de cœur !

lundi 4 mai 2015, par Mireille Disdero

En découvrant De l’amer et De l’amour, le double recueil de Séverine Capeille, je croyais déjà connaître les écrits de l’auteur pour les avoir lus dans le mag Sistoeurs. En fait, non, car le recueil apporte une dimension supplémentaire. Il créé l’unité d’un monde qui se construit au fil de la narration. Et quand arrive la double-page blanche, au milieu du livre, frustré, le lecteur pense que c’est trop tôt. Mais il lui suffit de retourner l’ouvrage, pour que la lecture continue. De l’amer, on passe à De l’amour.

Dans les 5 récits de De l’amour, la narratrice propose les scènes de la vie d’une jeune femme, dans les méandres de ses relations avec les hommes (Maîtresse avec sciatique, Les Ex’cuses…). À travers les 5 textes de De l’amer, le faisceau des relations s’étend : un chien (Sienne de vie), une élève discrète (Vingt ans de métier), le magasin de tatie (Déclinaison)…

Dans chacun des écrits des deux versants du recueil, l’auteur aime mettre en scène la vie et en délimiter le décor. Un endroit parfait pour que se joue le drame. Une mise en scène improvisée sur tes vêtements éparpillés (…) Tu fermes les rideaux au public qui te condamne. (Maîtresse avec sciatique). Les syllabes frappent les trois coups théâtraux. Vous entrez en scène. (Les ex’cuses)
La scène est présente aussi dans les courts textes qui constituent Fin août. S’enchaine alors une succession de vignettes, personnages, images collées ensemble telles des photos de vacances ou des cartes postales marquant la fin de l’été. Il n’est pourtant pas question de légèreté, ici, mais du portait amer d’une société moribonde où la brosse à dent tient lieu de dignité, où le monologue ressemble à un dialogue de sourds, Finira-t-elle par décrocher ? Où les personnages des textes se font échos, semblables aux recto et verso d’une page qui, si proches soient-ils, ne peuvent se rencontrer, Je ne me sens pas reposée. (…) Je pense que ce séjour nous a fait du bien (page 19). L’auteur en profite au passage pour critiquer la société du paraître et de la consommation engendrant solitude, amertume relationnelle, Ce qu’il faut mettre d’euros pour avoir l’air léger ! (…) Je n’ai rien dans le frigo mais j’ai de belles photos (…). Nous avons tout visité, tout essayé, tout goûté (page 19).

Le lecteur ne peut être que saisi par l’importance du temps, dans chacun des récits qui s’enchaînent. Il est au cœur des textes de Séverine Capeille…
D’abord, à travers la résistance des personnages, Je veux rester petit (page 17). Ensuite avec son côté addictif, dans la vie : Il faut dire qu’on n’a pas le temps. Jamais. Pour rien. D’ailleurs, on le dit tout le temps qu’on n’a pas le temps. Et on le prouve (page 11). Le temps à travers un métier, Il vieillissait à chaque rentrée, quand il découvrait les dates de naissance et voyait l’écart se creuser (Vingt ans de métier). À travers la langue (essentielle dans les écrits de l’auteur) … Le changement de forme d’un mot selon sa fonction dans le contexte. Dans la vie, c’est (…) un changement de forme qui nous vieillit.
Avec le temps, s’opère un glissement de sens de la langue à la vie. Il opère bien sûr à travers les souvenirs, objets et lieux perdus, comme dans Déclinaison, un texte sublime qui, au fil des mots, se transforme et accède à la poésie. Il faut halluciner tel Verlaine, pour retrouver les antiques splendeurs, après des années. Dans De l’amer et De l’amour, le temps acteur forcené agit et avec lui le déni, Je vous dis que je ne me souviens de rien (Underground accordéon). Celui des ex, Après des jours, des semaines ou des années. Ou après d’anciennes promesses d’éternité (Les ex’cuses). Celui de la rêverie solitaire où, avec Ariane de « Belle du Seigneur », Il y a ce ralentissement du temps (Toilette intime). Mais la narratrice le sait et nous le répète, rien ne résiste au temps, pas même les rêves, Il est déjà tard, le temps a métamorphosé les matières, rattrapé les fuyards (page 32). Et Ce moment où l’on croit aux possibles et aux absolus ne dure pas, balayé avec le rêve par ce temps omniprésent. La vie te semble si courte. Enfin tu comprends qu’on ne joue pas avec le temps. (...) Il m’a changée en plomb quand j’étais si légère (Je nous tue).

Pour l’exprimer, Séverine Capeille utilise une langue qu’elle maîtrise en virtuose. Elle joue avec, fait glisser le sens du texte à l’existence, travaille la dimension allégorique et la traduit à échelle humaine, utilisant la dérision (L’amer) pour parler de l’amour ou de ce qui s’en approche.
Elle développe la scène, l’image, un décor, pour mieux transformer les mots en une réalité qui saute au regard sans faux-semblant. Alors, le plaisir renouvelé de la lire nous prend, on se laisse emporter. La langue et la vie sont si proches. J’occis more (Je nous tue).

Enfin et surtout, ce recueil est drôle, y compris dans l’art de la dérision. Même à travers la souffrance des personnages, la narratrice a la puissance de l’humour. L’histoire du chien abandonné est triste. Cependant, l’auteur prend soin de le faire zozoter, (suite à une dent perdue) un peu comme un pied-de-nez, un petit bouclier contre la sinistrose.
La beauté de l’écriture de Séverine Capeille combat toutes les descentes en enfer du quotidien et des amours délitées. Une sciatique, un ex qui ose nous traiter de gentille fille, un professeur qui oublie d’être à la vigie après 20 ans de métier…
Et parmi toutes ces scènes, par instant transparaissent des moments de perfection ou des anges qui ne font que passer (Chloé, tatie, Solal, l’homme qui récupère le chien abandonné…).

De l’amer ou De l’amour, c’est fort et c’est subtil. On espère une suite, un autre recueil, bientôt. Et pour ceux qui ne l’ont pas lu, n’attendez plus !

Achetez le recueil sur le site de l’éditeur (8€, frais de port offerts) en cliquant ici

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