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Femme d’artiste

samedi 3 mai 2014, par Marianne Desroziers

« Femme d’artiste
Égérie ordinaire
Muse modeste
Dans l’ombre des coulisses
Femme d’artiste
Qui essuie la vaisselle
De son poète
Lorsque poussent ses ailes. »
(« Femme d’artiste » d’Enzo Enzo)

Clémence était une jeune fille bien comme il faut (quoi que) mais avec des rêves d’une autre époque. Le soir, entre ses draps roses, elle rêvait aux couples mythiques, aux couples d’artistes. Une passion qui lui brûlerait l’âme et le corps, consumerait peau et cerveau. Plus jeune, elle s’était imaginée muse d’un écrivain ou, mieux encore d’un peintre, lui vouant sa vie, se contentant de prendre les pauses demandées et de les tenir durant de longues minutes s’étirant souvent en heures, voire en journées, dans la pénombre d’un atelier de Montmartre. Il est vrai qu’outre son cœur d’artichaut, Clémence avait quelques prédispositions notamment une ressemblance certaine avec Jeanne Hébuterne, l’amante de Modigliani dont elle avait lu la biographie avec avidité. Clémence habitait un deux-pièces, près de la gare d’une ville moyennement moyenne, à tout point de vue. Elle-même, malgré ou à cause de ses rêves de grandeur, vivotait plus qu’elle ne vivait une vie triste et banale entre biscottes et tisanes, feuilletons et télé réalité.

La vie sentimentale de Clémence n’avait jamais été un long fleuve tranquille : des périodes de célibat prolongé avait succédé à une quête désespérée et désespérante de l’âme sœur, chaque tentative se soldant immanquablement par un échec plus ou moins retentissant à plus ou moins court terme. Devenue spécialiste ès sites de rencontres, chaque Saint-Valentin la plongeait dans des abîmes d’auto-apitoiement qu’elle soignait à grand coup de cuillère dans des pots de Nutella et d’achats compulsifs de sextoys.
La naïveté, voire la candeur de Clémence n’échappait pas aux hommes qu’elle rencontrait, les mufles. Dire qu’ils en profitaient serait un euphémisme. Combien d’écrivains amis de Begbeider, d’artistes peintres finalistes du prix de Rome, de musiciens ayant bien connu Gainsbourg, n’étaient en fait que des comptables au chômage souffrant du syndrome de Peter Pan, des peintres en bâtiment en liquidation judiciaire, des chanteurs de bal n’arrivant pas à joindre les deux bouts et chantant comme des casseroles ? Pauvre Clémence… pauvre petite fille victime de rêves trop grands pour elle.
Ne se voulait pas Clémence. Se rêvait Zelda, Jane, Jean. Femme d’artiste comme dans la chanson d’Enzo Enzo. Vouer sa vie à un homme certes puisqu’il n’y a pas le choix mais pas n’importe lequel : le choisir doué, talentueux, voire génial, n’ayons pas peur des mots. Et puis elle rencontra… personne ou du moins elle croisa des hommes, fit semblant de vouloir les connaître mais ce n’était pas vraiment des rencontres. Elle ne leur laissait aucune chance à ces garçons dont certains pourtant étaient charmants, d’autres drôles, d’autres encore très cultivés ou prévenants et à l’écoute. Non, Clémence cherchait mieux. Un professeur de maths, un agent de police, un épicier, ça n’allait vraiment pas avec Clémence.

Si elle avait su que quelques années plus tôt, chez les couples mythiques, il se passait ça …

Chez Romain Gary, l’homme au poncho et Jean Seberg, femme-enfant :
― Pourquoi tu fais ça ? T’es dégueulasse.
― Tu sais même pas ce que ça veut dire ce mot alors arrête de m’emmerder et rentre dans ton pays te faire baiser par tes Black Panthers.
― Connard égoïste.
― Nymphomane.

Chez Francis Scott « La Magnifique » Fitzgerald et Zelda Fitzgerald :
― De toute façon tu m’as tout piqué : un jour ça se saura, t’inquiètes pas, tout finit par se savoir. Il suffit d’un biographe un peu zélé et je serai réhabilitée, tu verras.
― Mais oui c’est ça, prends tes médicaments en attendant Pépette.
― Et toi arrête de picoler au lieu de me faire ta morale à la con.

Chez Serge « Gainsbarre » autrefois Gainsbourg et Jane « toujours pas polyglotte » Birkin :
― Rends moi mon tasse de thé, sale ivrogne.
― La ferme, pauv’conne. Tu ne parleras jamais un français correct ma parole.

Et chez nombre d’autres couples d’artistes mythiques (dont nous ne dévoilerons pas les noms ici par respect pour leurs descendance), les conversations se limitaient à :
― Passe moi le sel.
― T’as qu’à te servir.
― Trop aimable.

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